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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 20:00
 La Petite Sirène.   Pascal

(inédit)

"Spécial cinquième anniversaire" d'après le sujet semaine 52:2013 - clic

 

 

Nous faisions relâche à Copenhague. Comme à la parade, notre bateau, décoré de tous les meilleurs fanions des timoniers, avait fait une entrée fracassante dans le port. Pour nous recevoir avec le cérémonial protocolaire, ils avaient sorti la fanfare du dimanche, le tapis rouge, les majorettes. Toutes les sommités du coin s’étaient retrouvées sur la plage arrière en train de lever leurs coupes de champagne de France avec des tonnes d’hypocrites révérences. A dix-sept heures, nous autres, les permissionnaires, nous avions foulé le sol du Danemark comme des conquérants de marque. Nous nous étions égayés dans la ville, à la recherche de cartes postales, de quelques véhémentes vestales et d’alcools forts, dignes de baptiser cette escale…

 

J’avais bu de la bière, goûté à la *platte, aux *frikadelles, au *brunch, au *risalamande, visité des fumeries de poissons, arpenté des couloirs du château de Rosenborg, rebu de la bière, tenté le cocktail « Copenhague » une recette à base de Genièvre Bols hollandais, de jus de citron vert, de liqueur de cerise, de sirop de sucre et d’angustura, j’avais vu quatre bassets artilleurs en affaire avec une belle danoise tarifée. C’est vrai qu’elles sont belles, les femmes, ici. Le froid, ça conserve. Moi, pour conserver un peu de chaleur, j’avais rerebu de la bière, trop, peut-être...

 

Vers quatre ou cinq heures du matin, je cherchais mon bateau… J’errais sur les quais déserts, me demandant si je n’avais pas loupé l’appareillage. Et si les douaniers autochtones avaient bêtement confisqué notre escorteur d’escadre ?... Et s’ils l’avaient déplacé pour l’enfermer dans un musée ?... Merde ! Un bateau de guerre aux mains de l’ennemi ! Mais c’est plein de vikings ici ! Quelle idée aussi d’aller se jeter dans la gueule du loup !… Si cela se trouve, tous les officiers et l’équipage étaient enfermés dans le château d’Amalienborg, le palais rococo ! J’étais le seul rescapé et je décidai d’aller les délivrer…

 

Tout à coup, dans la pénombre, j’aperçus une forme accroupie sur un rocher d’interlude. La Petite Sirène ! La lune danoise l’éclairait avec des reflets argentés ; pourtant nue, les perpétuels scintillements de la mer avaient sur elle des effets de parures princières aussi grandioses qu’éphémères.

Quand j’étais tout gamin, on m’en avait parlé dans les livres des contes d’Andersen mais je ne la cherchais pas vraiment ou, plutôt, si je la cherchais depuis toujours, je ne voulais pas franchement la rencontrer. Pourtant, le Hasard organise toujours les plus belles collisions et quel marin, digne de ce nom, n’a jamais espéré un jour se faire bercer par une chanson de sirène… Moi, j’aime bien les légendes avec leur part de rêverie, d’enchantement, de fantaisie ; c’est un pied de nez à la factualité désolante avec ses tristes faits divers où même l’atroce devient banalité affligeante. Et puis, à cinq heures du matin, tout devient réel…

 

« Alors, c’est toi, la Petite Sirène ?... C’est toi qu’on voit dans les livres ?... Je suis content de faire ta connaissance ; si tu savais comme j’espérais te retrouver, un jour. Il y en a pour qui c’est : l’Everest, les temples d’Angkor, les pyramides d’Egypte ; pour d’autres, c’est l’Amérique, c’est Byzance, c’est la Tour Eiffel et moi : c’est toi…

Je t’ai cherchée dans l’écume des rochers, du côté du Cap Horn ; en croisant au large du Cap de Bonne-Espérance, j’ai cru te voir mais c’était le souffle d’un cachalot qui s’irisait dans les couleurs du soir ! Tu vas rire !... Pendant une terrible tempête tropicale, le vent soufflait si fort dans la mâture que j’ai pensé qu’une troupe de sirènes chantait le grand air des Abysses !... Dans la Mer des Sargasses, à fleur d’eau, les laminaires multicolores étaient comme une grande fête foraine ! Forcément, tu devais t’y amuser !... En mer de Chine, en quête de la perle rare, je te cherchais dans chacun des écrins de jade ; dans l’Océan Indien, te baignant entre les racines des palétuviers rouges ; dans le calme bleuté de l’Océan Pacifique, j’aurais pu détecter le moindre de tes soupirs !...  

 

Comment se fait-il que tu aies échoué ici ?... C’est un coupe-gorge, c’est moche, ça pue et c’est plein d’étrangers !... Ils t’ont clouée comme notre Jésus, ces païens ?... Ils t’ont enchâssée dans la roche comme une vulgaire statue de promenade ?... Ils t’ont fondue dans l’airain dans ta posture de silencieuse ?... Ils t’ont boulonnée sur ce maudit socle en granit ? Ce sont ces vulgaires quatre écrous qui t’emprisonnent ?... Ne bouge pas ! Je suis un vieux quartier-maître chef de la chaufferie arrière ! J’ai toujours une ou deux clés sur moi pour si des fois !... Ecoute !... Ecoute !... Tu les entends ?...Elles brinquebalent avec mes bières !... Tu en veux une ? Choisis ! Dans une poche, j’ai de la Tuborg ; dans l’autre, c’est de la Faxe. De temps en temps, je m’en envoie une gorgée pour conserver la bonne pression dans ma chaudière… Toi, tu connais l’ivresse des profondeurs ; moi, c’est plutôt celle des bas-fonds… Dis, tu n’aurais pas vu passer un escorteur d’escadre, un bateau avec deux cheminées et hérissé de plein de canons ?... Ou alors, une troupe de vikings avec deux cent trente hommes d’équipage prisonniers dans des chaînes ?...

 

J’ai lu dans des brochures qu’on t’avait coupé la tête et même plusieurs fois ; au fil des ans, des malins t’ont arrosé de peinture, d’essence et d’excréments ; ils t’ont décorée d’algues et de mauvais vêtements ; Ils t’ont dynamitée, affublée d’une burka, d’un godemiché ; ils t’ont oint d’huile de vidange, ils t’ont amputée d’un bras, ils t’ont saccagée, traitée comme une sorcière, ils te crachent dessus, ils te méprisent, ils te jalousent ! Ces cons, ils t’ont baptisée à la pisse, à la vinasse, au vomi ! Ils viennent te tripoter avec leurs mains sales ; ils déboutonnent leur braguette devant ton visage et toi, tu restes là comme si tu étais au-dessus de toutes ces misères humaines ! Imperturbable, tu souris à l’Eternité, nonobstant toutes ces viles dépravations ! Tu rends en bienveillance paisible ce qu’on te donne en méchante hostilité !... Tiens, prends ma vareuse pour mettre sur tes épaules…

 

Dis, il ne te prend jamais l’envie de rejoindre le large ?... Tu dois bien connaître des îles paradisiaques où tu pourrais te reposer enfin !... Tu sais, des îles avec des oiseaux multicolores, avec des plages de sable immaculé, avec des ressacs comme des caresses d’amant, des cocotiers qui laissent flirter leurs palmes avec les alizés, des couchers de soleil extraordinaires à faire oublier la journée !...  

 

Les humains, c’est que des tas de cons ; ils sont le véritable enfer sur cette terre. Ils détruisent ce qu’ils ne comprennent pas. Les humains, c’est la plus grave maladie de la Nature. En naviguant, tu pourrais t’engluer dans des champs d’hydrocarbures, tu pourrais te retrouver prisonnière dans des filets dérivants, t’étouffer dans des sacs plastiques ou t’empoisonner avec des produits chimiques. Si tu savais… Plein de poissons ont disparu de nos mers ; on ne compte plus les baleines que par leur absence ; les courants océaniques n’ont plus d’exigences planctoniques ; les grands glaçons de la banquise n’arrêtent plus de se jeter à la mer ! C’est peut-être pour cela que tu restes figée sur ton rocher. Tu as peur des aléas du voyage…

 

Tu ne veux pas que je t’emmène ? Je vais te rendre la Liberté ! Je vais te planquer dans ma vareuse et, à bord, je te cacherai dans mon caisson ! Bientôt, on part pour les Antilles ; je sais l’eau si bleue qu’on voit les étoiles de mer organisées en constellations extraordinaires !... Attends, ne bouge pas, je vais chercher mon bateau et son équipage ; promis, je reviens… »

 

Je me suis réveillé dans mon hamac avec une gueule de bois digne des grands mâts de l’Esméralda. J’avais l’impression de mâcher du sable et ma langue me restait collée au palais comme une soudure indéfectible. Instinctivement, j’ai fouillé mes poches pour retrouver une bière et rallumer ma chaudière intérieure. J’avais quelques bribes de souvenirs et un mal de tête intenable ; tout se mélangeait dans un désordre nébuleux… Tout à coup, au bout des doigts, j’ai senti la préhension de gros écrous froids : quatre gros écrous hexagonaux, aux pas de vis coupants comme des lames de pirates… Je n’ai pas osé ouvrir mon caisson…

 

 

Pascal.

 

* Spécialités danoises

 

 

sujet semaines 02 et 03/2016 - clic 

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
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commentaires

Belette 22/01/2016 09:36

Plus dure sera la chute !

clemence 17/01/2016 15:33

Ce long monologue est un veritable délice même s il se termine en magistrale gueule de bois.....
Merci pour cette navigation delirante et profonde tout à la fois!

jill bill 17/01/2016 09:47

La petite Sirène danoise n'est pas bien grande sur son rocher il est vrai... on s'en tonne en arrivant là-bas... A quoi pense t'elle immobile depuis... depuis...... merci, jill

almanito 16/01/2016 20:21

Tant de vérité dans ce conte tragique et beau...

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