Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 14:20
Le 122.   Cloclo

(réédition)

"Spécial cinquième anniversaire" d'après le sujet semaine 01:2015 - clic 

 

 

 

Merde, avec ses embrouilles, il a failli me faire louper le 122, ce pingouin, c'est pas qu'il est meilleur que les autres, le 122, ni plus ancien ni plus neuf, juste un bon vieux bus comme je les aime. J'suis sûre qu'il l'a fait exprès, cet escogriffe, y sait que j'y suis affectivement attachée, que j'y ai tant de souvenirs, mais il est tellement jaloux !

J'aurais bien pris le 126, mais ça va me rallonger, il va me faire faire un détour et je risque d'arriver en retard à mon rancard. On passe par tous les lotissements et sous - lotissements, lieux dits et non dits, il fait tous les arrêts, y s'arrête même quand y a personne pour monter... Le Louis, je l'ai toujours dit, y conduit à l'aveugle, et que je te parle à droite, et je te parle à gauche, une vraie pipelette, pire qu'une gonzesse. Smac, smac, un bisou par ci, un bisou par là, c'est tout juste s'il n'embrasse pas toutes les voyageuses qui montent dans son engin. Un jour, je ferai un papier à la société des transports, c'est sûr, pour abus de biens publics.

L'accolade ? Moi, j'ai refusé tout net, j'ai dit : je ne mange pas de ce pain là, il a répondu, le Louis : mais c'est du pain tout frais, pas de la veille ! Tout le bus a rigolé. Sauf moi. J'ai été m'asseoir au fond, avec les jeunes, les jeunes, y s'poussaient du coude. T'as vu, elle fait sa mijaurée. Mijaurée vous-mêmes, que j'ai dit, c'est pas à mon âge que je vais commencer à relécher les chauffeurs de bus. Ils ont encore éclaté puis ont mis leur musique à fond. Quand j'ai protesté, ils ont dit : bien fait pour toi, t'avais qu'à t'installer devant, le fond du bus, c'est pour les jeunes, places réservées, touche pas à mon sac, ou à mes pieds, ils ont payé leur place.


Mon oeil, qu'il a payé sa place, son sac ! Non seulement les jeunes squattent le fond du bus, mais ils utilisent deux sièges, un pour eux, un autre pour leurs impedimenta. C'est quoi c'te bête, m'a demandé le grand roux avec ses taches sur le nez. Ben, les bagages des soldats romains, j'ai répondu. C'est sûr, vous autres, vous préférez faire le guignol dans les bus plutôt que vot' service militaire ! Ca vous f'rait pourtant pas d'mal ! Des romains, depuis l'temps qu'je prends l'bus, qu'il répond, le Poil de Carotte, j'en ai pas vu la queue d'un. Et ils se sont encore fendu la pipe.


Les jeunes, j'en reviens pas, ils s'amusent tout le temps du voyage à s'envoyer des textos d'une place à l'autre, et à se répondre, et à se re-répondre, ou ils se prennent en photo et se les échangent en riant comme des baleines. Que c'est con, la jeunesse, tout de même ! Un dernier m'a dit, allez, ça va, reste là, on te calcule, j'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire...

Le 122, mon bus à moi, est pourtant chargé de tant de souvenirs ! C'est là que j'ai fait la rencontre de Jojo, il y a dix ans. Il était seul sur son siège et il avait l'air si triste, il m'aurait arraché des larmes. J'ai dit : puis-je me permettre ? Et je me suis installée en face de lui, à l'envers. Il me regardait de ses beaux yeux de chien battu, c'était très romantique. Ah ! Mon dieu, quel voyage, mon Jojo m'envoyait des oeillades de plus en plus langoureuses, et moi, au lieu de sourire, je me tenais le ventre, j'avais de plus en plus mal au coeur. Et cet imbécile de Louis qui appuyait sur le champignon dans les nids de poule sous prétexte qu'on avait trois minutes de retard et que sa chérie l'attendait au terminus !

Dans un grand élan d'empathie, Jojo m'a susurré : vous allez bien, madame ? J'étais pâle comme la mort, les virages et la choucroute de midi ne passaient pas, j'ai vomi sur le trottoir en arrivant en ville. Jojo m'a emmenée au bistrot le plus proche, il a commandé une verveine et on ne s'est plus quittés pendant dix ans.

Ah ! ce 122, c'est là aussi que j'ai fait la connaissance de cet abruti, je veux dire Lulu, mon mec actuel, j'étais assise à l'envers, encore une fois, et lui sur un siège d'appoint, là où l'on s'installe quand il n'y a plus d'autre place. Je l'ai tout de suite remarqué, à cause de son look improbable. J'aurais dû me méfier, un gars qui porte des chaussures fermées sans chaussettes en plein mois de mai. Je pensais : ça doit cocotter sec, là dedans ! Non, vraiment, rien d'attirant chez lui, et puis, c'est quand le pirate du bus est monté à l'arrêt bienvenue en criant : les mains en l'air ! en nous menaçant de son arme, que nos destins se sont scellés.

Comme j'étais plus en avant dans le bus, j'ai voulu fuir, et dans ma fuite, je me suis retrouvée... dans les bras de Lulu. Qui m'a protégée aussi bien qu'il a pu. J'étais verte, le chauffeur décomposé, on s'est arrêtés sur le côté, mais le pirate a eu une seconde d'inattention, et Lulu, n'écoutant que son courage, en a profité pour le ceinturer et le neutraliser.

Je n'ai pas pu faire moins, le soir même, pour remercier mon sauveur, que de lui offrir ma maison et mon lit...C'est le lendemain, en ouvrant le journal, que j'ai appris que l'arme n'était qu'un simple jouet de plastique. Lulu, lui, l'avait deviné tout de suite, vu qu'il est vendeur chez king jouets et que c'est lui-même qui l'avait vendu au pirate, la veille... ce que je n'ai su qu'après ! J'aurais bien voulu le virer, ce fanfaron, cet immonde olibrius, mais le mal était fait, alors, par pitié, je l'ai gardé.

Et dire que j'ai failli louper le 122 par sa faute ! Avec un peu de chance, et si Louis ne fait pas trop de salamalecs et de gringue à ces dames, j'arriverai à temps tout à l'heure pour mon rancard, le petit blond du fond du bus, celui qui me calculait si fort l'autre jour, a proposé de me revoir, j'ai l'impression que ça va bien le faire entre nous, pour peu qu'il accepte de retirer cet affreux piercing qui lui déforme un peu le nez, je sens qu'on va bien s'entendre tous les deux...

 

 

Cloclo

 

 

sujet semaines 02 et 03/2016 - clic 

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
commenter cet article

commentaires

clemence 17/01/2016 15:18

Que le ton est juste, le verbe précis et l image bien cadrée !
Une histoire qui se lit d un seul coup, sans arrêt respiratoire ou dinatoire...et oui, on aimerait connaitre la suite de l aventure avec le petit blondinet !!!!

Mony 17/01/2016 10:44

Des personnages tellement vrais qu'on s'y croirait dans ce bus :)

aimela 16/01/2016 17:25

On en voit des vertes et des pas mûres dans ces vieux bus ( rires)

almanito 16/01/2016 14:44

Il s'en passe, des choses, dans le 122! Un récit haut en couleurs, la réalité bien observée, drôle et triste à la fois. J'aurais bien encore poursuivi un bout de chemin dans ce bus...

cloclo 16/01/2016 19:22

On pourrait imaginer une suite...

Contact

  • : Mil et une, atelier d'écriture en ligne
  • Mil et une, atelier d'écriture en ligne
  • : écriture en ligne
  • Contact

Recherche

Pour envoyer les textes

Les textes, avec titre et signature, sont à envoyer à notre adresse mail les40voleurs(at)laposte.net
 

Infos