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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 20:45
Les yeux gris.   Almanito

(inédit)

"Spécial cinquième anniversaire" d'après le sujet semaine 11:2015 - clic

 

 

Rien n'avait changé, la petite place toute ronde, lovée sous les tilleuls, les vieilles maisons aux façades un peu lugubres, le marchand de couleurs, la boulangerie, la boucherie et le troquet. Les devantures par contre lui semblèrent plus pimpantes mais peut-être n'avaient-elles grisaillé que dans son souvenir. Tiens, si, tout de même, en face, s'étaient installés un salon de coiffure et une auto école, et la maison du notaire avait été récemment ravalée et ses croisées anciennes remplacées par des fenêtres à double vitrages... Son fils, sans doute...Comment s'appelait-il, déjà, le fils du notaire...? ...Grégory...non: Grégoire! Grégoire avait dû savoir faire fructifier l'étude et avait mis son héritage en valeur...
Jean sortit de sa voiture et fit un tour de reconnaissance dans les ruelles adjacentes. Cinquante ans, tout de même, songeait-il avec une certaine émotion, en revoyant les lieux de sa jeunesse. Il n'avait pas plus de dix ans lorsqu'il était arrivé chez les Burjeux. Un couple déjà âgé, dont les enfants étaient partis faire leurs vies dans les grandes villes. Il fallait des bras pour les besognes de première nécessité et continuer à faire tourner la ferme. Les gros travaux des champs avaient été abandonnés, mais restaient les poules, les lapins, le jardin potager et le bois pour le chauffage... Le vieux Burjeux ne suffisait plus à la peine et c'était dans les moeurs, à l'époque, de faire travailler les gamins placés par l'assistance publique. Il n'y avait d'ailleurs pas été malheureux, contrairement à beaucoup de ses semblables mal nourris à qui on n'accordait guère mieux qu'une paillasse au grenier ou la paille de l'étable, Jean, lui, avait eu une chambre, un bon lit et de copieux repas. Quand à la tendresse, ma foi, avait-on seulement le temps ou même l'idée d'y songer dans les rudes campagnes d'autrefois?
En rebroussant chemin en direction de la place, il hésita. Partagé entre l'envie de se faire reconnaître - il pourrait tout simplement rentrer au café et dire: voilà, je suis Jean, le gamin de la ferme Burjeux, par exemple - et celle d'observer son passé en restant anonyme. En fait, ce qu'il aurait aimé, c'est qu'un passant l'accoste en lui demandant si par hasard, il ne serait pas... Cela serait tellement plus facile, tellement plus...Difficile de faire le premier pas lorsqu'on s'en est allé, comme ça, sans crier gare, du jour au lendemain. Même au bout de cinquante ans. Et puis qui le reconnaitrait maintenant? Il n'avait plus rien du gamin dégingandé aux cheveux bruns d'autrefois. Et lui-même reconnaitrait-il Grandclément, Pastor ou Manceau, ses copains, ou même Georges, son meilleur ami? Et que pourraient-ils se dire après tant d'années? ... Et... Jacotte? Sa petite Jacotte aux bouclettes rousses, toute ronde et tiède dans ses bras, Jacotte qui tendait ses lèvres entourées de fossettes, Jacotte et son petit nez un peu en trompette, constellé de taches de rousseur...? Car il s'agissait bien de Jacotte, au bout du compte.

 

Accaparé par ses pensées, il avait dépassé les limites du village et s'était tout naturellement retrouvé sur le chemin des douaniers, comme si ses souvenirs le conduisaient malgré lui vers l'endroit ou Jacotte et lui se retrouvaient pour s'aimer en secret, comme deux gosses fous et joyeux, un peu inconscients... Jean huma l'air. les senteurs sauvages de la lande mêlées à celle des embruns l'assaillirent, faisant monter en lui des bouffées d'un bonheur depuis si longtemps enfoui. C'était là aussi, qu'un soir Jacotte lui avait annoncé qu'elle allait épouser Jacques, le fils Gauchet, l'un des plus gros propriétaire terrien de la région. Jean avait durement accusé le coup. Que pouvait-il donner, lui, le môme sans nom et sans famille à une Jacotte ambitieuse, à part son courage et tout son amour?
Il était parti dès le lendemain.
Il avait appris quelques temps plus tard que Jacotte s'était mariée comme prévu et qu'elle avait accouché "un peu tôt" d'une petite fille.
Jean avait gardé un doute qui avait sournoisement rongé son union avec Régine qu'il rencontra quelques années après, d'autant que le couple ne put avoir d'enfant. A la mort de sa femme, Jean se sentit libre de faire une incursion dans son passé.
Il revint au village alors que le soleil commençait sa descente sur l'océan.
D'un geste décidé, il poussa la porte du bar. La salle était pleine et il dut se frayer une place au comptoir. Un jeune homme brun aux yeux gris piquetés de pépites noires parfaitement identiques aux siens, le dévisagea longuement avant de lui servir son café.

 

 

Almanito

 

 

sujet semaines 02 et 03/2016 - clic

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commentaires

clemence 17/01/2016 14:36

Un désir souvent évoqué dans les recits de vie...savoir ce que sont devenus.....en osant un jour revenir ....
Merci pour ce beau partage, régal pour les yeux et le coeur,

cathycat 14/01/2016 20:42

Cette reconnaissance là ouvre peut-être la porte à une renaissance... ou pas... C'est le moment ou jamais...

vegas sur sarthe 13/01/2016 18:50

Un retour aux sources visuel et olfactif, la quête d'un lointain passé illuminé des sourires de Jacotte... j'aime beaucoup

Pascal 13/01/2016 11:00

J'aime beaucoup. Les idées foisonnent, elles partent dans tous les sens comme si ton inspiration pouvait en fabriquer des chapitres entiers. Ce pourrait être la quatrième de couverture d'un beau roman. Oui, c'est un bel inédit que tu nous offres là. Merci.

emma 13/01/2016 10:48

ah la belle histoire romanesque, merci, Alma

Mony 13/01/2016 05:39

J'ai aimé suivre ce retour dans le passé, ce présent un peu flou...
Et je lirais volontiers la suite, Almanito.

jill bill 12/01/2016 22:43

Promeneur solitaire dans ce coin mais enfant du pays, père ou pas de la fille de Jacotte... ma foi...

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