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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 13:38
Les crayons de couleur.   Pascal

(inédit)

 "Spécial cinquième anniversaire" d'après le sujet quinzaine du 01 au 15:12:2012 - clic

 

 

Tu te souviens de notre petit appartement ?...  C’était plus petit qu’une chambre de bonne mais on le trouvait bien trop grand !... C’est peut-être pour cela que nous étions toujours serrés l’un sur l’autre. On avait peur de nous perdre entre la table et l’armoire, la cuisine et le balcon, le lit et l’évier…

 

J’ai le souvenir des volets toujours presque clos. Il irradiait de la petite ouverture une douce lumière de clarté méditerranéenne, la même que les peintres de tous temps s’évertuent à capturer vainement sur leurs chevalets. J’ai toujours été impressionné par ce bleu d’azur chamboulé par cet embrasement solaire omniprésent…

 

C’était tellement agréable de moduler cette lumière tentaculaire en croisant nos grands volets. Le ciel était peut-être blanc, il était peut-être jaune, il était peut-être bleu, il était peut-être les trois, délayés ensemble, mais cette confusion de couleurs, cette conclusion pittoresque,  était une mirobolante sensation de quiétude planante. C’était un feu d’artifice ordinaire au quidam varois mais il était extraordinaire dans mon entendement de drômois. La lumière pénétrante avait quelque chose de gourmand, comme une confiserie convoitée. Elle était diffuse tout en étant chatoyante ; c’était une aura enveloppante de plénitude sereine.

Séquestré dehors, le soleil tentait bien des incursions dans notre chambrette mais il restait coincé entre les interstices entremetteurs. Pourtant, on voyait bien tous ses mouvements sondeurs, ses lentes reptations fugaces et ses atermoiements élégants.

Il pourchassait les ombres délicates !... Il les parquait dans un coin, il les éminçait sans état d’âme ou il les poursuivait le long des tomettes jusqu’à ce qu’elles se cachent derrière leur sujet. Elles tremblaient pour ne pas être évaporées dans sa lumière !...

Le sol se réchauffait pendant son inquisition de tourmenteur et c’était toujours un grand plaisir de laisser nos pieds nus se promener en dansant. La tiédeur ambiante nous habillait mais le thermostat de la pièce était la chaleur de nos corps. J’aimais bien nos frôlements de désirs, cette répétition de gestes amoureux dans l’allant pressé de notre jeunesse insatiable ; on avait des tonnes de caresses à nous donner par affinité de douceur réciproque. C’est comme si nous avions trouvé un jeu sublime qui durerait toute la vie et nous en établissions les règles à la mesure palpitante de nos découvertes…

 

Tu te souviens de toute cette sérénité entassée chez nous ?... C’est drôle, notre cocon était un écrin de suavité intemporelle. La terre aurait pu s’arrêter de tourner, les étoiles s’empêcher de briller et la mer se retirer à jamais, cela n’aurait rien changé à notre tendresse mutuelle. Perchés, sur notre deuxième étage, nous étions deux jeunes tourtereaux bercés par nos roucoulades énamourées. C’était le temps sans malentendu, sans équivoque, sans compromis, sans anicroche, celui qui semait inconsciemment des « je t’aime » à langueur de l’unisson heureux…

 

De douces senteurs veloutées se baladaient dans notre vieil immeuble. Des effluves marines si proches jusqu’aux fleurs des acacias du petit parc, du parfum capiteux de notre voisine accueillante avec les vieux messieurs jusqu’au fumet des rôtisseries des baraques à sandwichs, des odeurs de bitume chaud jusqu’ à celui entêtant de la lavande, et c’était notre promenade olfactive intarissable…

 

En fermant les yeux, on savait tout du Monde ; on avait compris sa rotation, on était ajustés au diapason de sa vibration profonde et on frissonnait d’être à la fois instrument et musicien de sa Symphonie…

 

Le soleil du soir avait le talent incommensurable de rougir tout l’appartement !... Il se cachait derrière les grues de l’arsenal mais il avait encore la force de changer toute notre tapisserie en mille arabesques incendiaires !... Sur le carré du port, on entendait le clairon entonner le « baisser des couleurs » mais quand un bateau en partance laissait crier sa sirène d’appareillage, j’étais tout content de rester fidèle à tes bras…

 

Et les jours de grand vent !... Comme des drapeaux de timonier, dépliés les jours de gloire, le mistral soulevait nos habits sur le minuscule étendoir. Combien de fois avons-nous récupéré nos effets éparpillés sur le trottoir !... L’hiver !... Les courants d’air sous la porte cherchaient l’évasion du côté de la fenêtre jusqu’à faire danser les rideaux, nos nez étaient gelés, le carrelage était glacé et la douche coulait toujours froide !...

 

Tu te souviens ?... Un jour, une belle tarente s’était invitée le long des décorations du mur. Elle avait dû suivre les fleurs factices, pour les respirer, sans doute… Moi, je n’avais jamais vu une pareille bestiole !... Je croyais que c’était toi qui avais punaisé au mur un mignon jouet de farce !... Juste au-dessus de l’électrophone, je souriais de ta facétie bon enfant mais, quand j’ai voulu la saisir, elle a glissé entre mes doigts, j’ai crû qu’un dragon habitait dans notre maison !... Je l’ai chassée avec le vieux balai jusqu’à ce qu’elle s’échappe par le balcon !... Quelle trouille j’ai eu ce jour-là !... La petite bête allait manger la grosse…

 

C’est drôle. Je croyais tous ces souvenirs éteints à jamais mais ils s’agitent devant mes yeux, ils arrivent en renfort, ils me bousculent, ils me courbent, ils m’agenouillent, ils me chagrinent et je ne sais pas comment les chasser sans les brusquer. J’ai beau tenter quelques sourires d’outre-temps et quelques larmes de mansuétude, rien n’y fait. C’est le genre de cicatrice qu’on veut oublier mais dont on ne sait pas se débarrasser. On les emmène toute la vie et ils refleurissent inlassablement à la pluie tiède d’une mélancolie revenante…

 

Tu sais, je te raconte tout cela, c’est sans doute à cause de ces chansons de Dylan, celles qu’on écoutait ensemble. Chacune des intonations de sa voix est une sensation intime ; elle est une invite au souvenir. Je pourrais presque t’expliquer ce que je faisais à chaque refrain. Quarante ans, ce n’est rien quand on a imprimé ces extraordinaires moments au plus près de sa définition du Bonheur. C’était hier. J’ai même la perception du soleil cherchant encore à éblouir mes pensées !... Oui, celui-là même qui guettait notre petit meublé avec ses clins d’œil de curieux !...

 

J’ai retrouvé la pochette fanée de ce vieux disque d’anthologie et je repasse toutes les chansons inlassablement. C’est fou comme c’est bon, les regrets d’hier. Tout ça, c’était rempli de significations merveilleuses, de mille schémas d’aventure, d’impressions fulgurantes... Aujourd’hui, je sais. C’était l’histoire de notre Vie, dans ce grand livre ouvert ; on n’avait que des belles images à dessiner… Et… c’était nous… les crayons de couleur…

 

 

Pascal. 

 

 

sujet semaines 02 et 03/2016 - clic

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
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commentaires

Belette 17/01/2016 00:26

Vraiment très joli Pascal, belle atmosphère ! et c'est bien d'arriver à se rappeler tous ces bons souvenirs sans rancoeur !

clemence 14/01/2016 14:01

J ai beaucoup aimé cette tendre description de ce mignon perchoir d amour aux sentEurs et emotions du Midi.
J y ai retrouvé avec plaisir ces entrées de maisons de village, sombres et fraîches, les beautés à couper le souffle decouvertes par une percée sur le ciel!
Les souvenirs demeurent.... même si le temps altère la réalité ,
Merci pour cette poignée de mots en couleur!

Galet 11/01/2016 22:27

La boîte est un peu défraîchie, les crayons machouillés, épointés, mais à l'intérieur il y a encore un bout de mine qui ne demande qu'à colorier une nouvelle page de la vie.

aimela 11/01/2016 11:43

Il faut garder ces couleurs toute la vie , c'est comme la madeleine de Proust, elles apportent de la joie dans les moments difficiles.

Mony 10/01/2016 12:54

Des couleurs qui jamais ne déteignent et font vibrer la vie.

jill bill 09/01/2016 20:19

Il en faut peu pour être heureux dans la jeunesse, l'amour tient chaud, heureusement car cet appart c'était pas le Ritz... ,-)

Loïc 09/01/2016 16:43

Une très belle évocation, en toute intimité, et en toute poésie ... Merci.
Loïc

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