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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 14:07
Les déménageurs.   Pascal

(inédit)

"Spécial cinquième anniversaire" d'après le sujet du 01 au 15:02:2011 - clic 

 

 

 

Les déménageurs sont arrivés…

 

Ils étaient discrets dans la manutention de mes meubles anciens et c’est à peine s’ils m’ont salué quand ils sont parvenus ensemble à l’étage. On aurait dit une équipe de fourmis zélées rompues à tous les exercices de chambardement ! C’était un ballet  étrange avec une grande corrélation de décombrement efficace ! Je ne me souviens même plus s’ils ont sonné avant d’investir l’appartement !

 

Tout était bien huilé comme une horlogerie de précision, dans un canton helvète, un jour ordinaire de semaine... Chacun participait à sa mission sans dire un mot. Ils se croisaient sans jamais se gêner, comme s’ils avaient déjà déménagé dix mille fois tout mon mobilier ! Oui, des parfaits emboîtements d’engrenage, au centième près ! Enfin, au troisième étage… 

 

C’était des grands professionnels de l’escamotage !

 

J’ai pensé qu’ils étaient beaucoup trop car je ne reconnaissais jamais le même visage au retour de leur voyage vers le camion de transport. Ils empruntaient l’escalier avec une sorte de douceur planante pour le rendre aussi vite…  

 

La cuisine et son équipement se sont vidés puis ils ont investi le salon avec la même prestance. Le canapé, la télé, la table basse, le buffet, la pendule d’argent, les tableaux, tout partait dans une insolente aisance. La salle à manger s’est évaporée aussi vite ! Tout était orchestré avec une minutie instrumentée aux accords parfaits ! Mes cartons emballés traversaient le couloir comme un butin de détrousseurs de caravaniers ! Le fauteuil ancien, le guéridon, le semainier, mon globe terrestre en forme de bar dégageaient les lieux comme poussés par une grande vague mystérieuse. C’était un manège d’apprenti sorcier ! Une formule magique de Merlin ! Une prouesse de prestidigitateur !

 

« Mon lit ! Pas mon lit ! Pas encore… »

 

Ils sont passés à l’autre chambre et ils l’ont débarrassée, ils l’ont soufflée comme un fétu de paille vers la sortie ! Ho, cela n’avait pris que quelques secondes !

J’avais préparé une cafetière mais ils l’avaient embarquée ! Des effluves d’arabica flottaient dans les pièces vides !...

 

Ils ont soulevé l’armoire de ma chambre comme si le chêne s’était allégé en balsa et comme si le bureau centenaire avait le poids d’une collecte de liège, un jour de démasclage ! Hé oui ! Ils ont chargé mon lit malgré mes plaintes et mes remontrances, mes suppliques et mes admonestations ! Je me suis accroché aux oreillers… Je revois encore les draps et les couvertures flotter, aux courants d’air de leur empressement, dans le couloir de bataille...

 

Puis, ils ont commencé à enlever les ampoules ! Ils débranchaient les prises de courant, celles accrochées aux murs !

 

« Pas le compteur, c’est à l’EDF !... »

 

Ils tiraient sur les fils électriques et ils les rembobinaient selon leurs couleurs ! J’ai encore le bruit de tout cet écheveau glissant dans les conduits comme des fréquences harmoniques gênantes !

Ils démontaient les robinets ! Ils ont embarqué la baignoire et le bidet ! Même le lavabo !

 

« Mais non ! Mais non, cela ne se peut pas ! »

 

Ils ont enroulé les tuyaux en cuivre, récupéré les fixations, les conduits d’évacuation ! La ventilation !

 

« Hé les gars ?!... Déconnez pas ! Ce n’est pas à moi !... »

 

Voilà ! Ils s’attaquaient au carrelage ! Avec toutes les précautions nécessaires, ils descellaient les carreaux un par un et prestement, ils les empilaient sur des palettes !

 

« Mais non !... Mais non, pas la faïence !... » 

 

Ils avaient ôté les radiateurs avec la même dextérité obstinée et la même circonspection prosélytique dans toutes les pièces !

 

« Mais arrêtez ! Arrêtez !... Comment vais-je faire l’état des lieux ?... »

 

Voilà qu’ils dégondaient les portes et les fenêtres !

 

« Mais non ! Mais non ! Pas la rambarde du balcon ! Et ma caution ?!... »

 

Ils ont commencé à décoller méthodiquement toutes les tapisseries de l’appartement ! C’était des experts en la matière !

 

« Mais non ! Pas les wc !... Mais non ! Pas le cumulus !... »

 

Quand je me suis retrouvé dans le couloir, caché dans mon lit, ils grattaient les plafonds, ils tiraient sur les plinthes, ils détachaient les agglos et les moellons ! Je voyais déjà la carcasse du toit avec ses poutres enchevêtrées ! Méthodiquement, ils enlevaient les tuiles, les gouttières, les chéneaux, les cheminées, les antennes de télé !

 

« Mais non, les gars !... Mais non… »

 

On voyait le ciel !

 

« Au secours !... Mais je dois rendre l’appartement !... »

 

Ils étaient déterminés… Ils nous ont transbahutés  dans les escaliers, mon lit et moi, et je voyais des colonnes ininterrompues d’ouvriers déménageurs à l’assaut de l’appartement ! Ils avaient démonté l’ascenseur et ses câbles ! Toute la machinerie, les tableaux électriques et même le grand paillasson de l’entrée avait disparu !

 

« Mais non, les gars ! Pas les boîtes aux lettres !... »

 

Quand je me suis retrouvé devant le camion de déménagement, ils avaient démonté la moitié de mon immeuble ! Tous les autres locataires étaient soigneusement rangés dans des autobus ! Ils avaient l’air un peu ahuris mais personne ne se plaignait ! Intéressés, ils regardaient le démontage scrupuleux comme des spectateurs impressionnés par cette prestation hors du commun !

 

« Mais non les gars !... Pas mes voisins… »

 

Bientôt, il ne resta qu’un grand champ de fleur ! Oui, une sorte de jardin originel comme on peut se l’imaginer dans ses rêves de catéchisme …  Une petite cascade ruisselait dans l’ombre d’un chêne encore vert ou bien, c’était un pommier… Mais qui sont ces deux promeneurs, à peine vêtus de feuilles de vigne, avec ces bouches en cœur ? Et ce serpent, pourquoi siffle-il si fort ! Arrêtez ce bruit désagréable ! C’est insupportable !...

 

« Quand j’ai signé le devis du bail, rien ne stipulait cette clause de Paradis !... »

 

La blanche ribambelle des ouvriers ailés terminait son office comme une équipe ayant réussi brillamment son contrat dans les délais…

 

« Mais, c’est les chantiers de l’extrême, alors ?!... »

 

« Nous ? On nous a dit de déménager cette adresse, on déménage… »

 

« Mais à qui je rends les clés ?... »

 

On sonnait à la porte… C’était ce fameux bruit intenable...  Je me suis levé prestement.

C’était les déménageurs… Ils étaient discrets dans le maniement de mes meubles anciens et…

 

 

Pascal.

 

 

sujet semaines 02 et 03/2016 - clic 

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
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commentaires

Belette 22/01/2016 09:35

très drôle !

almanito 20/01/2016 20:01

Je pensais au départ qu'il s'agissait de cambrioleurs, ensuite à la mort... mais quel cauchemar! Vive les déménagements à la cloche de bois :)

Mony 20/01/2016 17:58

Stress = cauchemar et pourtant il s'agira d'être en forme au lever :)

Loïc 20/01/2016 16:16

Merci pour ce beau texte !
Cela me rappelle les nombreux déménagements de ma fille et sa famille, et ... le prochain, pour lequel je suis embauché pour samedi prochain ! Vive le sport ...
Loïc

jill bill 20/01/2016 14:21

Oh oh... un cauchemar tout de même !!! Heureusement des pros comme ça j'en connais pas ! Bravo !

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