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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 11:36
Le Binôme.   Eric

sujet semaine 06/2016 - clic

 

Nous étions deux, faites pour être deux, deux ou rien, programmées, évidentes. Pour toujours. Jamais l'une sans l'autre, complémentaires, fascinées. Tu étais l'artiste, imaginant des univers, des créatures, réelles ou pas. Et moi, de mon côté, j'apportais la technique, avide de matérialiser tes fantasmes, extravagants, envoûtants.
Fausses jumelles, pourquoi fausses ? Nous vivions l'une pour l'autre. Toi, tu laissais faire tes mains, uniquement concentrée sur la lumière que je t'apportais. Moi, je ne perdais pas une miette de tes ombres chinoises. Nous vivions chacune, l'une à travers l'autre, désintéressée de soi. Ou plutôt, hypnotisée, devant ce miroir qu'était l'une pour l'autre.
Pour Papa, d'ailleurs, nous n'avions qu'un prénom, le Binôme ; et c'était une vraie joie d'enfance, totale et chaleureuse, que de lui répondre :
    •    J'arrive !

Quand il hurlait aux pieds de l'escalier :
    •    Le Binôme, à table !


Le peu de précautions que nous mettions, pour protéger notre amour, nous valait souvent des jugements terribles. Mais nous en rions tellement, toutes les deux, le petit doigt dans la bouche, indue, de l'autre, en essayant de le prononcer, malgré l'oblong bâillon de chair, ce mot qui leur faisait horreur :
    •    Le tabou, c'est chou !

    •    Le tabou s'échoue !

    •    Il sèche où, le tabou ?

    •    Mon chou, t'es tabou !

Et nos rires étaient francs, éclatants, transparents, comme ce fin filet de salive, resté collé, à la commissure de nos lèvres. Nous étions insatiables, gourmandes à l'excès. Et il faut bien avouer que, les secrets, l'intimité, la pudeur et la honte, nous avons mis un temps fou pour enfin nous en préoccuper.
C'est en grandissant que nos papouilles commencèrent à vraiment nous jouer des tours. Et ça, toi, tu ne l'as jamais accepté. Ça te rendait folle de rage. Et, quand j'essayais de te parler de pardon, d'amour inconditionnel, fâchée, tu cherchais où les frapper.
    •    Tu sais, pour eux, nous sommes comme une douleur, une déchirure dans leurs certitudes, un Katerpilar dévastant les fragiles remparts qu'ils dressent face au néant.

    •    Des cons, sont tous des cons.

    •    Et nous, qui ne demandons qu'un peu de tolérance, n'en avons nous donc aucune pour eux ?

    •    Tu inverses le problème...

    •    Je veux dire que nous leur reprochons la même attitude que nous avons à leur égard.


Alors, tu es partie. Rejoindre la faune qui hantent les nuits de nos cités endormies.

    •    La faune ?

    •    Oui, c'est un peu fort. Mais c'est le mot à placer... Tu voulais pas que je parle de lapin, quand même ?
    •    Ceux que tu illuminais naguère, lors de nos premiers jeux nocturnes ?

    •    Ceux-là même. C'est vrai qu'il n'ont pas duré longtemps... De vrais petits préliminaires !

    •    Oh, arrête, tu me tortures. Entre la nostalgie et l'envie, ma tête me fait un de ces mal au cœur...


Depuis ton départ, je parle toute seule, faisant questions et réponses, pareilles à celles qui te venaient sans cesse. J'ai compris qu'un amour qui a éclot, il a éclot à jamais. Nul ne pourra dire : « Ça ne fut » Si, ça fut ! Il est né avec nous, il  a vu le jour, c'est irrévocable. Et je suis le gardien de son souvenir. Et tant que je serais là, il me tiendra compagnie, le long du vide de mes journées grises ; me réchauffant un instant, quand le vent tourne au Nord.

    •    T'aurais pu faire un truc plus gai...

    •    Plus gay ? Difficile !

    •    Non, mais t'es trop conne, toi ! Je t'adore. Enfin, tu vois ce que je veux dire ?

    •    Du tout ! ... Ok, mais bon, c'est à cause du mot "faune" à placer, alors qu'on voit un animal sur l'image. Tu sais bien que si le mot décrit quelque chose qui est sur l'image, ce n'est plus une contrainte, mais une évidence. Je ne pourrais jamais me résoudre à la paraphrase.

    •    Je pense que tu n'utilises pas la bonne définition pour "paraphrase" ; c'est cool, la paraphrase. Google-moi celle-là, de Malherbe, sur le psaume CXLV, qui commence comme ça  :


« N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde… »

Merci d'avoir été, mon amour.

 

 

Eric

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commentaires

Pascal 09/02/2016 18:59

Le sujet est abordé avec tact et finesse. Je me suis laissé séduire par cette déclinaison intimiste.

Jeanne Fadosi 09/02/2016 18:56

un texte et une réflexion à la fois captivants et dérangeants. Pas simple les liens entre jumeaux

clemence 09/02/2016 15:39

Une approche pour le moins originale du sujet proposé!
J'en ai suivi les tours et les détours sans un instant me lasser !

jill bill 09/02/2016 12:56

Conçues ensemble, nées ensemble, vivant ensemble, ça créé des liens forcément... joli texte, JB

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