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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 08:30
Louise et les nonnes.   Almanito

sujet semaine 09/2016 - clic

 

Le petit cadre a glissé lorsque Jeanne a voulu l'épousseter et les tessons de son verre protecteur brillent maintenant de mille échardes dans les rayons du soleil, fines aiguilles étincelantes éparpillées sur le parquet.
 

-Sors-toi de là dit-elle à Louise en écartant fermement la fillette de son avant-bras.
 

Louise recule. Elle a récupéré le petit cadre et contemple les papillons, un roux, splendide, strié d'arabesques brunes, et deux autres, plus humbles et pâles, le beige à gauche et le rose un peu fané à droite, s'égaillant entre les baguettes dorées sur une guirlande de feuilles d'automne.
 

- On dirait des vrais! Ils vont s'échapper? Fait-elle en maîtrisant son envie de les toucher du bout de son index qu'elle sait sale et dont elle a encore rongé l'ongle. Inutile de provoquer maman, qui risque de lui faire payer la contrariété du tableau cassé en voyant ses mains toutes noires. Car maman a des colères qui explosent par ricochets comme dit son grand frère, si bien qu'au moment de demander pardon, Louise ne sait plus très bien pour quelle bêtise elle s'excuse. Mais peu importe, les bras de maman sont toujours frais et rassurants et c'est si bon de s'y réfugier.
 

-Ne sois pas sotte, tu vois bien qu'ils sont brodés. Regarde ce beau travail, tu imagines le nombre d'heures qu'il a fallu, la patience, les tout petits points sur la soie délicate, si fragile...
-c'est toi qui les as cousus, maman?

 

Non, ce n'est pas maman, Louise le sait bien, ce sont les bonnes soeurs du cloître Notre Dame. Maman ne fait pas de travaux "qui ne servent à rien". Maman recoud les boutons, cuisine, lave, ravaude les vêtements, et même parfois ne rechigne pas à plonger ses mains dans le cambouis sous le capot de la voiture pour aider papa, mais de travaux d'agréments, il n'est pas question. C'est bon pour les bonnes soeurs qui n'ont rien d'autre à faire. Des égoïstes qui tournent le dos aux difficultés pour se consacrer à la prière, qui ne veulent pas affronter les réalités du monde, qui refusent de voir le sort des pauvres travailleurs, voilà ce qu'elles sont, les nonnes, tempête Jeanne dès qu'elle en a l'occasion.
 

Louise se demande comment il est possible que de si mauvaises personnes puissent exécuter de si belles choses.
Lorsqu'elles passent devant la maison en groupe serré, visages fermés, indifférentes à la vie qui palpite autour d'elles, martelant comme des soldats partant en guerre les pavés de la rue de leurs gros croquenots tout plats, avec leurs grands voiles noirs si angoissants,  flottant derrière elles, qu'elle assimile à des oiseaux de mauvais augure, Louise lâche ses jeux pour se réfugier le coeur battant sous le porche de la maison, frissonnante de terreur. La fillette fait des efforts pour imaginer des doigts de fées cachés dans les replis des tissus sombres comme la mort sans y parvenir.
Pourtant papa les salue toujours à leur passage. Mais papa est un calotin de première a dit maman. Louise ne connait pas la signification du mot mais pense qu'en gros, cela doit vouloir dire qu'il est gentil. Un gentil doublé d'un optimiste, son papa, qui refuse de voir le mal et qui, devant l'évidence d'une catastrophe, maintient mordicus que tout va bien. Avec un brin de culpabilité pour cette pensée indigne, Louise se dit que ce  papa fuyant la réalité  ressemble peut-être un peu aux bonnes soeurs...
 

Ca doit être comme l'autre jour à la télé songe t-elle. Une merveilleuse musique, légère comme une aile d'oiseau s'était élevée, fluide et pure comme un cristal. Et Louise avait été si déçue de découvrir sur l'écran un monsieur adipeux et laid soufflant dans un pipeau ridiculement petit au beau milieu d' un studio sordide, scénographie pathétique en totale contradiction  avec l'ange , jouant de la flute du haut d'un nuage, qu'elle avait imaginé. C'est parce que la musique est dans sa tête avait expliqué papa. Tiens, tiens se dit Louise, un petit sourire satisfait éclairant soudain son petit visage grave: qui sait après tout si ces méchantes nonnes, le soir, dans leur couvent, en faisant leur toilette à l'eau pure - maman disait qu'elles n'employaient jamais de savon, ces veinardes, - oui, qui sait si elles ne laissaient pas s'envoler des myriades de papillons multicolores maintenus prisonniers durant la journée en ôtant leurs affreux voiles...

 

 

Almanito

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commentaires

Pascal 04/03/2016 11:43

Pauvres nonnes ! Le message est passé !... :)

clemence 03/03/2016 15:29

Le monde des adultes vu au travres des lunettes de l'enfance! Un texte qui plonge ses racines dans une periode à peine éloignée. ...
Les images évoquées sont très justes !
Merci pour cette belle lecture!

cloclo 29/02/2016 16:20

ah oui, ça valait le coup d'aller jusqu'au bout pour découvrir la fin ! j'imagine le tableau et l'état de ces pauvres bêtes réfugiées dans des culs de basse fosse, si je puis dire. Ca a dû leur faire du bien de s'aérer les ailes en fin de journée !!

Jeanne Fadosi 28/02/2016 19:54

quel joli texte ! j'ai vu ces nonnes passer dans ma tête en lisant et je me suis revue petite fille sous le porche mais les bonnes sœurs du quartier étaient des sœurs infirmières et non seulement elles étaient bien utiles à la société, appréciées même de mon "bouffeur de curés" de papa mais elles ne me faisaient pas peur.

cathycat 28/02/2016 15:44

Les voiles sévères de nonnes étaient donc tapissés de jolis papillons ! Jolie image... :-)
Et j'ai appris le sens de "calotin"

Mony 28/02/2016 10:00

Tout un univers distillé en quelques touches s'ouvre à nous. J'apprécie !

Koda 28/02/2016 09:33

Merci pour ce retour en innocence. Chaque paragraphe est une tranche de vie, et cette petite fille compose avec le tout, ce tableau final si bien ammené.

jamadrou 28/02/2016 08:54

Un très joli texte qui fleure bon cette enfance où lentement on fabrique ses propres perceptions du monde avec les mots et les attitudes des adultes. Cette mignonne petite fille a en elle des millions de papillons multicolores.
Bravo

jill bill 28/02/2016 08:45

Ah c'est vrai que dans l'temps ces nonnes-là étaient lugubres.... mignonne enfant va ! Merci...

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