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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 09:48
Les dompteurs de girouettes.   Pascal

sujet semaine 11/2016 - clic

 

C’était pendant le grand loto annuel des tétraplégiques de Pilastre-en-Savoie ; parce qu’il restait des places, il avait été aussi invité quelques malvoyants et quelques malentendants, dans la grande salle omnisports du village. Comme à la parade, les fauteuils roulants étaient alignés dans une parfaite organisation de gala et tous les prétendants au bon carton écoutaient cérémonieusement les numéros sortants, soit avec des appareils auditifs appropriés, soit avec des lunettes à la vision tridimensionnelle, soit sur des consoles interactives sophistiquées. A part des raclements de gorge, des toux récurrentes de fond de salle et des grincements de chaise nerveuses, les participants étaient studieux comme à un concours de celui qui rira le dernier… (celui qui aura une tapette) Parfois, on entendait un guttural « quine !... » lancé dans un haut-parleur de console ; ou alors, un clignotant vert se déclenchait dans les carreaux opaques des lunettes spéciales du gagnant. Cela conférait à la salle une ambiance surréaliste, un peu comme si un congrès d’extraterrestres s’était réuni ici et s’esclaffait subitement en verdissantes couleurs pastorales.

 

Tout à coup, il est entré dans la salle un personnage, comment dire… atypique. Venu d’on ne sait où, sorti de je ne sais quel livre de Verlaine ou de Proust, avec des manières bigrement efféminées, il criait à la cantonade à qui pouvait l’entendre des : « Stradi ?... »  « Stradi ?... » en se penchant généreusement le long de chacune des allées pour tenter d’apercevoir l’objet de sa recherche. Il portait une jaquette, qu’il laissait flottante et quand il marchait, il avait sa façon de dodeliner du postérieur, tout en gardant le petit doigt en l’air, qui ne laissait aucun doute quant à sa qualité de véritable uraniste. Dans un séminaire d’anciens marins à voile et à vapeur, d’accord, je veux bien ! Mais au milieu de tétraplégiques, un véritable chevalier de la manchette !...

 

Imaginez le désarroi dans la salle du loto ! Un Stromboli ! Un tsunami ! Les ordinateurs branchés tombaient, les écouteurs dernier cri s’enrayaient, les lunettes sensationnelles s’embrouillaient !...  

 

Tout en se penchant, l’être volatil mettait sa main sur le genou du pauvre gars encore attentif au numéro dans son casque ! Il la posait aussi sur son épaule en clamant, avec son haleine de matador empapilloté, des « Stradi !... Stradi !... » désespérés. Dans son sillage, il laissait flotter un parfum gênant aux mélanges de sueur et d’eau de Cologne bon marché. Parfois la sueur cocottait plus fort que le sent-bon, parfois, c’était le contraire. Ne se démontant pas, avec une voix délicate, il haranguait tous les handicapés du bord des rangs ! « Hé ben, les gars, cherchez donc avec moi !... Vous n’avez pas vu mon Stradi ?... Le coquin a tiré sur sa laisse et il s’est échappé de son collier !...

Désemparé, ne sachant plus à quel démon se vouer, à l’un, l’homme à hommes balançait des œillades de prima donna ; à l’autre, il fronçait les sourcils comme un gendarme qui n’a plus un seul ballon à faire souffler à l’alcoolique pincé au contrôle. Tout en extraversion, il gesticulait, il implorait, il gémissait, il pleurait. Sous son tee shirt, ses pectoraux ressemblaient à des seins d’adolescente, son jean moulant galbait ses cuisses potelées et sa paire de godasses de sport à la mode détonait avec la moquette solennelle de la salle. « Vous n’avez pas vu mon Stradi ?... »

 

Etait-il un éclaireur de la Gay Pride ? Un échappé d’une cage de folles ? Une pédale joyeuse calée sur un coin de trottoir ? Les impotents étaient paralysés, les malentendants n’en croyaient pas leurs oreilles, les malvoyants en prenaient plein la vue pendant cet an vert du décor.

Sur les écrans, dans les lunettes et dans les écouteurs, on jouait maintenant à l’andro-game ; les numéros s’affolaient. Les clignotants verts tamisaient la salle d’exubérants flashs éblouissants, les haut-parleurs clamaient des quines à répétition…

Le service d’ordre ? Quel service d’ordre ?... A Pilastre-en-Savoie ? Je vous le demande ! Qui aurait pu penser qu’un plaisantin sodomite allait perturber le grand loto annuel des tétraplégiques du village (people) avec ses recherches désespérées ?...

 

Soudain, du côté de l’estrade, on entendit des cris, suivis de quelques aboiements joueurs ; facétieux, le clébard avait renversé le panier des billes numérotées et il les bouffait consciencieusement sous une table…

 

« Stradi ! Ne joue pas avec les boules des messieurs !... » dit-il, en rougissant un peu. La salle était verte, les haut-parleurs hurlaient, les écrans étaient saturés de pixels… Il récupéra l’animal, l’attacha gentiment au bout de la laisse avec son collier en vrais  faux diamants. Enfin, son Stradivarius dans les bras et pour ne pas partir sur une fausse note, il tint à peu près ce langage : « Hé bien, je vais promener mon Stradi dans la rue et, promis, je vous ramènerai vos boules ; comme ça, vous pourrez continuer à jouer, mais en attendant, il faudra que vous attendiez qu’il ai fait… son… ses besoins… » Au bout de ses doigts et de sa représentation, il souffla un baiser à toute la salle et dans une ultime galipette de Ganymède au déhanché syncopé, il s’enfuit sous les bravos et les vivats des spectateurs conquis…

 

Les tétraplégiques croyaient à une animation prévue par les organisateurs, les sourds l’entendaient bien ainsi et les aveugles n’y avaient vu que du feu… (vert of course)

Devant l’immense succès de cette interprétation a capella et à ouah ouah, il fut décidé à l’unanimité de rééditer chaque année cette initiative de trublion farceur ; aux numéros sortants du boulier et entre les quines, on jouerait des scénettes de Shakspeare, on raconterait des chapitres entiers de Somerset Maugham, on écouterait du Chopin, du Brahms et du Lully. On ferait venir quelques magiciens d’opérette, quelques dompteurs de girouettes et quelques conquérants de l’inutile. Et pourquoi pas les Folies Bergères parisiennes, récompensant le carton gagnant…  

 

 

Pascal. 

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
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commentaires

Jeanne Fadosi 28/03/2016 19:02

que c'est drôle ! bravo !

Belette 19/03/2016 08:32

Drôle et tendre à la fois !

Margi 18/03/2016 23:03

Un texte amusant et tendre à la fois. Cet homme "différent"et son chien ont su amener, une réflexion sur la différence !
Et les boulettes de déjection serviront-elles pour le prochain loto ?

clemence 16/03/2016 09:35

Un texte qui emballe, intrigue, envoûte'envoûte, amuse et fait aussi reflechir aux comportements de l'être humain!
J'aime ce perdonnage atypique qui, finalement fait entrer de la bienveillance....et quelques expressions bien trouvées!

Mony 15/03/2016 21:49

Les stéréotypes ont encore, hélas, de beaux jours devant eux :)

Heureux seraient les tétraplégiques d'avoir encore la possibilité de jouer, ne fût-ce qu'au loto..

almanito 15/03/2016 14:40

Moralité ne parquons pas les personnes différentes ou handicapées dans des endroit prévus à cet effet, laissons la "vraie vie" rentrer dans leur univers et tout le monde ira mieux. Saluons Stradi et son maître au passage pour les en remercier.

jill bill 15/03/2016 10:06

Eh eh, le loto des tétraplégiques, fallait oser... y penser quoi ! ;-)

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