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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 07:49
La couturière.   Pascal

sujet semaine 16/2016 - clic

 

Dans la petite pièce, je me souviens quand ma mère passait des heures devant sa machine à coudre, surtout la veille des rentrées des classes. Elle rallongeait les ourlets, reficelait les boutons, ajustait les braguettes ; elle brodait les mouchoirs de mes soeurs, cousait nos noms sur nos habits et fignolait nos blouses d’école. M’man, elle était debout  de cinq heures du matin jusqu’à minuit, tous les jours, les dimanches et les jours fériés. Même quand on partait en vacances, elle avait invariablement un ouvrage sur les genoux. Une fermeture éclair, une reprise, un revers, un accroc, c’était son seul univers. M’man, quand elle admirait le coucher de soleil du bout de la mer, c’était toujours au travers d’une boutonnière…  

 

Quand elle était toute petite, ne pouvant subvenir à tous les besoins de la famille nombreuse, ses parents l’envoyaient à l’orphelinat du quartier où elle finissait le mois et cela, c’était douze fois par an. Forcément, après le Certificat d’Etudes, elle avait pris le chemin de l’apprentissage.

Elle avait travaillé chez un tailleur juif à Paris. Petite débutante, elle était de toutes les corvées de l’atelier. Les tâches ingrates, les heures infinies d’astreinte, les fréquentes  admonestations, c’était son pain quotidien. Elle sortait le vieux chien de sa patronne, aussi ; c’était son seul moment de liberté dans la journée. L’animal avait l’habitude de bouffer soigneusement les fils qui traînaient sous les tables du couturier et de ses ouvrières ; bien sûr, il les vomissait ou les caguait, au bon vouloir de sa digestion de clébard. Quand il faisait ses besoins, c’était un entrelacs inextricable qui bouchait son derrière ! Souvent, ma mère marchait sur un des fils pendouillant sur le trottoir, et quand le clebs s’en allait, elle avait l’impression qu’il se déroulait comme une pelote de fil… M’man disait que même les chiens de couturiers pétaient dans la soie…

Nous, ça nous faisait rire, ses souvenirs de jeunesse. Maman savait les raconter dans un ordre distrayant, en omettant naturellement tous les moments difficiles ; pourtant, elle avait des silences émouvants qui devaient les expliquer mais nous ne savions pas traduire ses yeux embués et sa voix, un instant, enrayée.

Du haut de mes trois pommes, j’étais content que le chien de chasse de mon père ne rentre pas dans la maison pour bouffer les fils, sous la table à couture de ma mère.

 

Dans le magasin de son patron, toujours insatisfaites, il défilait des élégantes cherchant crinolines, jupons affriolants et froufrous soyeux ; toujours intéressés, des messieurs coquets, des dandys bien mis, s’enquerraient des tendances, des tissus anglais, des costumes croisés, pour se rendre à l’opéra et dans les soirées mondaines ; sans doute, pour plaire à ces mêmes précieuses enrubannées. A la douceur de ses histoires, j’apprenais qu’il y avait les uns et les autres, que malgré la guerre imminente, ce n’était pas pour tout le monde pareil. Aux premiers coups de canons près de la capitale, le tailleur juif avait déserté son atelier ; sur une charrette de fortune, il avait rapidement installé sa femme, ses gosses, quelques rouleaux de tissu et il avait disparu loin, derrière la ligne de démarcation. J’imagine que tout devait être particulièrement pénible car m’man n’avait pas d’histoires à nous raconter sur cette époque ; elle était trop grande pour l’orphelinat et trop petite pour se débrouiller dans la vie.

 

A la maison, je me souviens encore de sa machine à coudre et de ses travaux de piqûres. Il fallait voir comme m’man était appliquée ! Elle fermait un œil, elle tirait la langue, elle transpirait, elle jurait des : « Flûte !... », tant elle s’escrimait sur son ouvrage ! Tout son être était passionnément astreint à la tache du fonctionnement de sa machine ! Tour à tour, les canettes se déroulaient au gré de ses coups de pédale ! La bobine blanche, c’était la neige sur la cime de notre Moucherolle ; la bleue, c’était la mer et les vacances ; la jaune, c’était le soleil de midi qui envahissait le salon !...  

 

Elle était fière, m’man, d’une vraie confiance sur l’avenir ; avec une grande maestria, elle  conduisait sa machine à coudre dans les virages serrés de sa couture de précision. J’étais fasciné par cette aiguille qui, obstinément, se plantait dans le tissu en laissant ses marques de faufilage comme un Zorro clandestin sur un fond de pantalon. Ses accélérations, ses temporisations et son martèlement régulier, étaient rassurants comme quelque chose qui va positivement de l’avant, sans jamais s’arrêter.

L’après-midi, quand mon père était au boulot, m’man s’autorisait parfois une petite distraction mélodieuse ; pendant qu’elle était aux commandes de sa machine à coudre, elle écoutait les sons blues, rock ou jazzy de notre poste de radio. Cela donnait une ambiance musicale, un tempo hors du temps, qui flottait librement dans la maison ; les sons endiablés ou mesurés de son aiguille tisseuse semblaient s’harmoniser aux différents rythmes de la musique…   

 

Le soir, quand la pénombre s’installait dans la petite pièce, elle pouvait allumer une petite ampoule directement au-dessus de son ouvrage de couture. Alors, m’man, elle se jouait des ombres ; elle devait les piquer sans façon sur son travail ou bien, elles s’enfuyaient dans les recoins. Elle se dépannait toute seule, m’man ! Des petites trappes secrètes, aux flancs de son outil, qu’elle seule connaissait, elle sortait d’autres aiguilles, d’autres crochets, d’autres outils inconnus, pour réparer sa machine !

 

A la Libération, m’man avait vingt et un ans. Elle avait toujours des épingles de nourrice sur le coin de son tablier ; c’était ses médailles à elle. Elle avait aussi des petites épingles, avec la tête en couleur, enfichées sur son habit ; c’était pour ses confections car c’est elle qui fabriquait ses vêtements. M’man, c’était difficile de la prendre dans ses bras car elle piquait comme un hérisson. Moi, je jouais avec ses aimants, ses dés à coudre et les bobines de fil en couleur. Quand elle se plantait le doigt, elle le pressait jusqu’à ce qu’une goutte de sang apparaisse ; alors, elle nous la jouait « La Belle au Bois Dormant », comme si elle n’avait pas mal. A la rentrée, j’avais toujours mon pantalon préféré, bien repassé, à l’ourlet soigneusement rallongé…  

 

 

Pascal.  

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commentaires

audeterrienne 22/04/2016 14:27

J'aime bien cette page d'écriture, qui me fait penser à une chanson d'Aznavour.
Transmettre les souvenirs d'une vie qu'on n'imagine pas de nos jours est primordial.
Ambiance calme et pleine d'amour.

Pascal 22/04/2016 17:35

J'ai beaucoup écrit sur cette transmission des souvenirs; peut-être pour devancer les questionnements de mes filles (si elles en ont un jour), peut-être pour les poser sur les pages avant de les oublier, mais surtout, surtout, pour me rappeler le bon temps de l'innocence.

belette 19/04/2016 00:09

Très jolie histoire , touchante, tu sale talent pour parler du passé !

Mony 18/04/2016 12:25

Toujours les mains occupées mais pourtant joyeuses et optimistes telles étaient nos mères :)
La tienne revit au fil des mots...

Margi 18/04/2016 09:12

Bravo, un belle hommage à cette maman ! C'est plein de tendresse.

jill bill 18/04/2016 08:57

Ah un temps que les moins de 20 ans... j'ai connu avec une mère couturière... par souci d'économie sur la paie du père ouvrier, ça causait à longueur d'an, mais elle aimait ça aussi, née en 25 l'adolescence vécue en temps de guerre... il en resta tjs ce mode économique...;-)

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