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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 17:19
La page d'écriture.   Almanito

Sujet semaine 26/2016 - clic

 

Ça avait bardé pendant le repas, Jeanne avait remis cette histoire d'écriture sur le tapis entre la salade de tomates et le poulet haricots verts et Louise en avait perdu l'appétit.

 

C'est que le temps pressait maintenant, on avait que trop repoussé la date d'entrée à l'école de Louise et il était plus crucial, selon Jeanne, que la petite sache écrire avant. Encore heureux qu'elle ait su lire si facilement, mais l'écriture ?!

 

Un massacre. Une page entière pour écrire une phrase, la petite ne maîtrisait pas sa propension à la générosité, à la grandeur, plaidait Hugo. Tu veux dire qu'elle ne maîtrise rien, elle est brouillon, incapable de délicatesse dans ses gestes, et d'abord regarde ses mains, toujours sales, mais dieu du ciel, dans quoi les met-elle ?! On va en faire un mécano de ta fille, voilà. Analphabète et les mains dans le cambouis, voilà ! Répliquait Jeanne, toujours soupe au lait face au calme de Hugo.

 

Du coup, Louise était consignée, toute seule au milieu de jardin, devant sa petite table, pendant que les autres « qui savent écrire, ELLES », iraient s'amuser...
Louise suçait un crayon dubitativement en lisant la page choisie dans « la chèvre de monsieur Seguin » qui finissait si mal, qu'elle en avait fait un véritable scandale suivi de larmes de révolte et de colère la première fois qu'elle l'avait lue.

 

« Louise ! Tu t'y mets au lieu de rêvasser ? »

 

« voui... »

 

« Et pas de lettres à bâtons, hein ! Tu écris comme les grands, avec les virgules et les majuscules, et sans déborder ! »

 

Plus facile à dire qu'à faire ! Louise respira un bon coup et « s'y mit » en penchant la tête d'un côté, mordant, pour s'aider à la précision, un petit bout de langue qui dépassait entre ses incisives.

 

Mais les mots s'obstinaient à se révulser sous la plume sergent major qui elle aussi s'ingéniait à la contrarier malgré sa bonne volonté. Le petit bout d'acier s'écartait dangereusement, alerte fatale du trou dans la page dont elle était coutumière. La plume s'écartait, grinçait sur le papier qui se plissait et c'était la catastrophe annoncée. »

 

« Ma plume est cassée, c'est une vieille plume que vous m'avez donnée ! » claironnait-elle alors sur le ton de l'injustice flagrante à laquelle on la condamnait, mesurant sa solitude en souhaitant que ce soit Hugo qui vint à son secours plutôt qu'une Jeanne hors d'elle...

 

« Cette gosse me fait endêver, vas-y toi, sinon je la pile sur place » disait Jeanne.

 

Hugo réparait les dégâts, arrachait la (ou les) page cruellement mordue, changeait la mauvaise plume qu'il trempait dans l'encrier avec juste la bonne dose d'encre et formait les premières lettres de la nouvelle page. Louise suivait un moment le joli tracé commencé puis sa main recommençait de plus belle à divaguer tandis que les lignes se liguaient contre elle à leur tour, pour suivre des ondulations improbables.

 

Les lettres ainsi disposées en arabesques lui firent soudain penser à un oiseau, oui, un oiseau... Elle pourrait bien, tout de même, juste pour soulager sa main en dessiner un, dans un coin, un tout petit que maman ne verrait même pas... Comble de bonheur, un papillon passa, tout bleu et joyeux, cherchant quelque occasion de rire sans doute. Elle le suivit des yeux un instant. Et rajouta, dans un autre coin, le petit papillon...

 

Dommage que je n'aie pas mes crayons de couleur... soupira t-elle. Monsieur Seguin et même la pauvre petite chèvre seraient certainement contents de voir qu'elle avait pensé à leur ajouter une petite note de gaieté entre ces lignes...

 

Puis Cacou, le petit voisin arriva. A pas furtifs, moitié plié en deux, les joues peinturlurées de gouache rouge et noire, avec sa hache de guerre et sa coiffe de plumes sur le crâne. Plus sioux que jamais.

 

« Ils sont où, les cow-boys ? T'es encore punie ? »

 

« Sont dans la cuisine. Dis....t'as pas des crayons dans ta poche ? »

 

Cacou vida ses poches dont le contenu était toujours utile et intéressant : ficelles, scoubidous, clous, papier argenté, hélico d'akènes, billes, cailloux biscornus, élastiques... Ce jour-là, un seul petit bout de crayon tout rabougri, dont le bout était férocement marqué des molaires de l'Indien.

 

« Rouge ? Çà ne va pas, mon papillon est bleu... t'en as pas un autre chez toi ? »

 

« Çà m'embête de passer encore par-dessus le grillage, déjà que j'ai déchiré mon short en venant... » Pouffa t-il en se retournant pour faire voir le bel accroc sur ses fesses.

 

« Tiens, pousse-toi, je t'en fais un peu » fit-il, bon prince.

 

Pendant que ce grand copain compréhensif s'appliquait sur le cahier de Louise, celle-ci, libérée et presque heureuse  - Jeanne ne manquerait pas de reconnaître les pattes de mouches caractéristiques du Cacou, elle le savait bien - ramassait les pages rageusement arrachées les unes après les autres, que la brise avait éparpillées comme des feuilles d'automne dans ce jardin d'été. Consciencieusement pliés, nets, de petits avions blancs et légers s'envolèrent entre les branches des jeunes cerisiers nouvellement plantés.

 

Et Louise-qui-ne-savait-pas-écrire rêvait...

 

 

Almanito

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commentaires

jamadrou 01/07/2016 13:53

Faire de ses pages d'écriture ratée des petits avions blancs et légers qui s'envolent au milieu des cerisiers nouvellement plantés c'est savoir que le rêve est la plus belle des créations.
Ce texte m'a émue.

Chloé 30/06/2016 22:51

Très Joliment raconté!

Jackie 26/06/2016 20:45

Pauvre Louise! C'est dommage que les adultes ne se souviennent pas qu'ils ont été des enfants...
Super ton texte Alma

aimela 26/06/2016 11:11

Je me souviens de mes pâtés et des pages déchirées car moi aussi j'écrivais mal :( Pauvre Louise, punie alors qu'elle aimerait mieux rêver et jouer comme les autres enfants

Loïc 26/06/2016 09:05

Merci pour cette superbe poésie, un joli film plein de tendresse et d'un délicat humour dit à voix basse pour ne pas déranger Louise ...
LOIC

Mony 25/06/2016 19:45

Il me semble reconnaitre une petite Almanito, déguisée en Louise :)
Délicieusement raconté ce petit moment de vie qui devrait être insouciance mais que les adultes angoissés transforment en punition. Heureusement, le rêve est toujours à portée d'esprit et la petite n'en manque pas :)

almanito 26/06/2016 09:32

Forcément un peu de soi, un peu de nos souvenirs dans tout ce que nous écrivons je crois;)

jill bill 25/06/2016 18:55

Ah que la petite sache écrire avant, qu'est-ce que je disais, en faire des génies des gosses avant l'heure, pour moi c'est pas l'heure, pauvre Louise, tu as toute ma compassion ! ;-) et chaque chose en son heure...

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