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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 11:48
Les Berne.   Almonito

sujet semaine 28/2016 - clic

 

Longtemps ils avaient cru que la tante Bernadette ne mourrait jamais, tant elle semblait immuable dans les impers beiges et les chaussures plates qu'elle affectionnait. En quarante ans, jamais elle ne changea d'allure, gardant cette silhouette allongée et plate comme un jour sans pain, tout juste quelques fils blancs apparurent- Ils dans son chignon strict vers la soixantaine. Faut faire pratique, la fantaisie n'a pas lieu d'être en ce bas monde, soupirait-elle comme un reproche en regardant Jeanne, sa soeur, qui elle, en avait à revendre.
Elle avait épousé un Bernard, aussi drôle que les barreaux d'une prison, si bien qu'entre eux, les autres membres de la famille les appelait "les Berne", et qu'à leur approche, neveux et nièces baissaient les drapeaux de leurs fanfaronnades et de leurs jeux parfaitement "ineptes et superflus" en s' empressant d'arborer la mine consternée de ceux qui portent toutes les plaies du monde sur leurs épaules.
Durant les longues heures de chaleur de l'après-midi, alors que chacun se laissait bercer dans la douce torpeur de l'été, Bernadette s'abîmait dans le ravaudage minutieux d'une pile inépuisable de vêtements appartenant à ses filles. Tu ne vas pas nous dire que tu as laissé tes enfants porter des nippes déchirées et sans bouton tout l'hiver?! S'exclamaient ses soeurs. Qu'importe, répondait-elle, l'essentiel n'est-il pas d'avoir une jolie petite âme plutôt qu'une rangée de boutons cousus droits?
Car en effet, elle s'appliquait à ne jamais recoudre bien droit ou à ne pas disposer les boutons en face des boutonnières, dans le but de ne pas ancrer le vilain défaut de la coquetterie dans le cerveau forcément pervers de ses gamines.
La télévision, ainsi que la radio, jugées sources de propagande communiste, voire trotskiste, de même que les chansons de variété abêtissantes, étaient bannies de la vie de leurs enfants que l'on ne laissait jamais seules à la maison, de crainte qu'elles ne tournent le bouton fatal. Et si l'on n'avait pu éviter une courte absence, l'oncle Berne ne manquait pas à son retour de passer la main au dos des appareils diaboliques pour en vérifier la température.
La famille entière était donc soumise, durant les 15 longs jours de leur séjour annuel à la maison, à ce régime qui tenait de la dictature intellectuelle. Certains repas se passaient en latin, durant lesquels Louise comme les autres restait muette, le nez dans son assiette afin d'éviter les foudres de l'oncle contre Hugo et Jeanne dont aucun des enfants ne faisaient de latin.
Que la tante Bernadette, qui en tant que marraine, "en plus", ne lui avait jamais rien offert d'autre qu'un livre de messe et des images pieuses, fut la soeur de Jeanne sa maman, restait une énigme pour Louise. "Mais elle était comment, quand elle était une enfant, la tante Berne?" demanda t-elle, perplexe, un jour. Jeanne avait réfléchi un instant, interrogé ses autres soeurs du regard et la conclusion fut unanime: Bernadette n'avait jamais été une enfant.

 

Des années plus tard, la famille était réunie autour du cercueil de la tante, définitivement en berne. Toujours aussi longue, les mains jointes autour d'un chapelet, mais..... Louise réajusta ses lunettes de dame vieillissante en se penchant légèrement sur le visage de la défunte. Le rouge de ses lèvres et le rose des pommettes déposé sans compter par un croque-mort généreux lui arracha un sourire malicieux: "mais c'est qu'elle nous aurait fait une jolie fille de joie, savez-vous..."

 

 

Almanito

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commentaires

Jeanne Fadosi 13/07/2016 12:35

joliment bien croqué ce personnage emblématique de certaines et certains

Mony 11/07/2016 18:33

Un vrai éteignoir cette tante. Heureusement le croque-mort a su lui rendre une "âme" avant le dernier départ.
J'aime toujours tes histoires familiales que l'on sent si proches des nôtres :)

Loïc 11/07/2016 11:37

Eh mais ... tu m'as piqué MA tante ! la chute est délicieuse ...
LOIC

Chloé 10/07/2016 16:47

Hum genre tatie Danielle la Bernadette. La pauvre elle a eu droit aux fantaisies du croque mort sans pouvoir broncher cette fois!

jill bill 10/07/2016 15:57

Eh eh, j'ai connu des pompes funèbres, en France, qui avait maquillé ma cousine défunte de la sorte... généreusement et comme tu dis... ;-)

Ghislaine 10/07/2016 13:11

Une tante comme on en a souvent !! Bien trouvé !

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