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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 06:53
Ce que chuchotent les murs…   Emma

sujet semaine 37/2016 - clic

 

Ce que chuchotent les murs…

 

lorsqu’on livre aux flammes
les débris des vieilles maisons,
le rêveur sent brûler des âmes
dans les éclairs bleus des tisons.

Sully Prudhomme (Les vieilles maisons)

 

- Là les ordis, là l'imprimante, et d'abord un bon coup de  peinture ! Y'en a des travaux à faire, dites donc !!!

- Eh oui chère madame, c'est justement ce qui explique le prix de l'appartement ! Si vous trouvez moins cher dans le quartier,  faites-moi signe !!!

- Quand même, ces graffitis ! C'était un squat ici ?

 

Au-dessus des sombres lambris, le papier peint est gris clair rayé de blanc, avec des guirlandes de roses. Devant la fenêtre Père a installé une bergère pour Emeline. Elle  y languira quarante ans en regardant passer les saisons sur le jardin, tandis que la photo d'Albert fane sur le piano muet…

 

Le papier est à carreaux, pas de lambris, l'écrivain aux yeux délavés écrit  sur un bureau clouté de cuir vert ; dos à la fenêtre, car la nature l'ennuie, comme l'ennuient aussi les hommes. À heures fixes maman pose un plateau, thé matin et soir, purée le midi : il est frugal car il souffre de l'estomac depuis qu'il a été gazé. Après maman, il se nourrira exclusivement de petits beurres. A gauche de la fenêtre, oui, à mi-hauteur, sous le mauvais enduit, on devine la trace de la balle qui lui a emporté la cervelle.

 

Sur l'angle saillant du mur, la profonde encoche  a été creusée par le cheval à bascule des jumeaux, Charles et Colas ; leurs lits superposés sont dans le renfoncement, sous une vierge en porcelaine qui tient un rameau jauni. De joyeux garçons, que leur maman, qui danse au moulin rouge, a reçus en cadeau du duc de B… L'un deviendra ministre, l'autre bandit, mais ils se ressemblent tant qu'on ne saura jamais avec certitude lequel des deux le gendarme a abattu sur le trottoir de la banque.

 

Simone et Karl Friedrich avaient posé sous la fenêtre une précieuse coiffeuse en bois de rose, en attendant les autres meubles, lorsque l'armistice est  malencontreusement arrivé ; la coiffeuse de madame  Shlomo est restée là plantée pendant deux ans…

 

- On va réfléchir, Monsieur Martineau, je trouve l'atmosphère un peu étouffante ici.

- Comme vous voulez, mais j'ai  d'autres clients sur le coup, à ce prix là, ça ne va pas faire long feu, croyez moi !

 

 

Emma

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
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commentaires

Pascal 17/09/2016 16:06

Les murs
rêvent encore de leur vie passée
que même un rayon de soleil ne saurait effacer

Fabrice Parisy 16/09/2016 13:12

Bonjour. C'est juste magnifique. Tellement bien ressenti et restitué. Si les murs pouvaient réellement parler... Peut-être que beaucoup n'habiteraient plus dans "du vieux"... Et pourtant, ce sont tous ces fantômes-là, témoin d'une époque rieuse ou sombre, qui donnent une âme à une maison, un appartement. FP

margi 14/09/2016 11:26

Oui, il a des endroits étouffants... difficile de les ré-habiter... Il sont si alourdis par le passé. que le présent est impuissant.

Chloé 13/09/2016 17:59

Il y 'a des endroits comme ça qui ne laissent pas indifférents! On s'y sent bien ou pas sans vraiment pouvoir l'expliquer! Une belle illustration de ce thème Emma. chloé

jamadrou 13/09/2016 09:19

Emma tu as su nous murmurer délicatement des bouts de vie, des bouts d'horreur, des bouts de bonheur, des bouts de guerre, merci pour tes lumières.

aimela 12/09/2016 22:12

Cela peut-être étouffant d'habiter dans une maison chargée d'un long passé. Très joli texte

ABC 12/09/2016 16:19

Il suffit de vivre dans un endroit pour y laisser sa trace et parfois son âme !

Loïc 12/09/2016 14:59

Merci pour ce beau tableau, magistral.

almanito 12/09/2016 12:56

L'histoire de cette maison ferait une saga grandiose. J'ai vu chaque image du film, le temps de deux guerres, des vies ont marqué son âme.

On pourra toujours colmater ses fissures, rafraîchir ses murs, cette maison gardera le souffle imperceptible de ses fantômes.

Jeanne Fadosi 12/09/2016 11:00

que de transpirations suintent de ces murs. beau texte !

vegas sur sarthe 12/09/2016 10:59

Bien des vies ont laissé des traces sur ces murs... il fallait ce texte cru (et les mots de Prudhomme) pour les faire revivre! Joli texte Emma

jill bill 12/09/2016 08:56

J'aime les mots de Sully et ton texte il va s'en dire... ;-) Une maison, souvent, ça passe de main en main, d'âme et âme...

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