Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 16:26

sujet semaine 44/2016 - clic

La pension de famille Péchut, située au 3 de la rue Turbigo, n'était pas, loin s'en faut, un lieu de réjouissances familiales, contrairement à ce que l'on pourrait croire,  mais on y était correctement nourri et logé, pour peu que l'on paya à terme son loyer.
La mère Péchut menait la baraque et ses hôtes au gré de ses exigences qui n'étaient pas nombreuses: il suffisait d'arriver à l'heure aux repas et de regagner sa chambre à 22 heures tapantes, faute de quoi le malheureux qui enfreignait la règle se voyait contraint de dormir à la belle étoile, la porte d'entrée ne s'ouvrant qu'entre 6 heures du matin et donc 22 heures.
La demi douzaine de personnes qui vivaient sous son toit s'y soumettaient sans mal du fait que tous ou presque avaient passé l'âge des fredaines et que leurs maigres émoluments les privaient de fantaisies dont d'ailleurs ils n'avaient même pas le souci.
Petites vies ternes d'employés de bureau, voyageurs de commerce en galère, retraités ou commerçants désargentés constituaient le fond de clientèle de la pension.
De ce florilège de tout ce qu'un tel endroit peut compter de personnages  incolores,  anonymes et sans histoires, les inimitiés et les jalousies allaient bon train, sous couvert de convenances et de sourires hypocrites, les petites vacheries et les sous entendus marmonnés entre les dents flottaient dans les couloirs et au-dessus du gratin de macaroni du dîner.
A la place d'honneur face à la maîtresse de maison, le colonel Beaufront, médaillé de toutes les guerres ou à peu près, longue carcasse décharnée faisant mentir un appétit de morfal, ponctuel et tatillon, veuf depuis plus de 30 ans et pensionnaire depuis quasiment autant d'années se faisait fort, en qualité de plus ancien, de remettre en place les nouveaux. Ainsi s'était-il attiré la haine de madame Frelot, quadragénaire délaissée par un époux volage qui à en juger par son vestiaire avait connu de meilleurs jours, qui elle-même était jalousée par la demoiselle Depuis, employée des postes montée à Paris pour y chercher chaussure à son pied et qui découvrait à son grand désespoir que le cuir parisien équivalait celui de sa campagne natale, elle-même détestée par ....etc, etc.
Ajoutez à ce tableau morose  mademoiselle Corneille, vieille fille acariâtre dont l'allure générale évoquait à merveille l'oiseau peu amène dont elle portait le nom. On chuchotait entre deux portes qu'elle avait tué son compagnon et qu'elle sortait de prison après révision, pour dieu sait quelle raison, de son procès.
Son arrivée au sein du groupe solidarisa les autres durant quelques temps contre elle, puis les rumeurs  se tassèrent d'elles-même, faute d'ingrédients probants à se mettre sous la dent.  Mais sa présence dans une pièce jetait néanmoins toujours un froid dans l'assemblée et le jour où elle rentra d'une escapade  Solognote  chez de vagues cousins, brandissant  fièrement et pour une fois en souriant, un plein panier de champignons fleurant bon l'humus des sous-bois, ce ne fut pas un souffle froid qui parcourut la pension Péchut, mais tout le Groenland qui s'abattit d'un bloc entre les murs tapissés de fleurettes fanées depuis des lustres de la pension Péchut.
Le colonel, toujours prompt à l'esquive prétexta une maladie de foie contractée autrefois Indochine, madame Frelot déclara qu'elle n'aimait pas les champignons, un autre, plus courageux, avoua se méfier, monsieur Clarasson pour sa part dit qu'il sortait justement ce soir là et qu'à son grand regret... etc.
On laissa la vieille Corneille becqueter seule ses champignons, et les rares convives qui étaient restés la regardèrent sournoisement engloutir  avec gourmandise la platée qu'elle avait elle-même fait rissoler dans le beurre et l'ail persillé,  en guettant les premières apparitions d'un malaise... Qui ne vint pas.
On regretta d'avoir si bêtement raté le plat de roi et chacun battit sa culpe dans son coin: ne s'était-on pas hâté de si mal juger cette pauvre femme qui de si bon coeur avait voulu partager la sublime cueillette automnale, et chacun se promit à l'avenir d'amender son comportement envers elle.
De son côté, la vieille garce, repue et satisfaite, se complimenta encore longtemps d'avoir si bien manipulé son monde qu'elle n'eut pas à partager son fricot exceptionnel.

 

 

Almanito

Published by miletune.over-blog.com - dans les participations
commenter cet article

commentaires

Isabelle 03/11/2016 09:24

Ambiance chabrolienne... sans mort à la fin...

Bricabrac 31/10/2016 11:32

Voyons, ne sommes-nous pas à cette fameuse pension, où l'assassin habite au 21 ?

Mony 30/10/2016 18:33

Je me suis sentie dans un roman de Balzac mais non, c'est bien de toi Almanito, bravo !!!!

almanito 30/10/2016 18:47

Balzanito en toute simplicité :)) Très Honorée, Mony ;)

jill bill 30/10/2016 18:07

Avec les champignons cueillis par untel ou unetelle je comprends qu'on puisse de méfier, un mauvais et hop, adieu Berthe.... ;-) Ah ici regret !!

vegas sur sarthe 30/10/2016 18:06

Les cimetières ne sont-ils pas pleins des victimes de vieilles filles vénéneuses assorties à leur cueillette ?
Passionnante histoire, Almanito

Josette 30/10/2016 17:11

à malin malin et demi...une Corneille manipulatrice qui va mener la vie dure au colonel...j'attends la suite de cette histoire avec impatience !

Contact

  • : Mil et une, atelier d'écriture en ligne
  • : écriture en ligne
  • Contact

Recherche

Pour envoyer les textes

Les textes, avec titre et signature, sont à envoyer à notre adresse mail les40voleurs(at)laposte.net