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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 12:00

sujet semaine 44/2016 - clic

Ce restaurant existe-t-il encore ? On me l’avait conseillé avec une sollicitude pressante, car j’y trouverais la fin de mes tourments. Il s’appelait L’auberge aux Amanites. Je n’y ai dîné qu’une fois, mais j’en ai gardé le souvenir. On montait par des ruelles jusqu’à une placette plantée de mancenilliers. Il y avait une petite terrasse qui devait être agréable l’été, ornée de vasques de ciguë tachetée et bordée d’une haie de lauriers-cerises, mais la nuit était tombée et j’entrai.

 

Le lieu était sombre. Aux poutres noircies par la fumée et l’encre des coprins pendaient des rubans d’amanites tue-mouches. Il y avait du monde et je n’avais pas réservé. Je dus attendre au bar qu’une place se libère. Un tricholome équestre et un cortinaire couleur de faon parlaient à voix basse, accoudés au comptoir. Un inocybe au teint jaunâtre olivacé expliquait au barman, un jeune homme livide comme un entolome, qu’il arrivait de Patouillard. Je grignotai des amandes de pêche grillées disposées dans une soucoupe.

 

J’observai la salle. Sur le papier peint de la salle à manger jaunissaient des agarics. Les armillaires répandaient une lumière couleur de miel. Il y avait dans des calices de datura des bouquets de digitales et de colchiques qui égayaient les nappes. Des hommes et des femmes, seuls pour la plupart, mangeaient en silence, la mine grave. A une table isolée, des clavaires élégantes dînaient aux chandelles en compagnie de satyres puants.

 

Finalement, le maître d’hôtel, un paxille rubicond et serviable, me proposa de m’installer à la table d’une dame qui terminait son repas. C’était une lépiote brune et mélancolique, avec des joues rosées. Elle avait gardé son chapeau ocré et portait des anneaux aux chevilles. Je touchai ses pieds grêles en m’asseyant et m’excusai, puis me tus. Je songeai qu’une dernière étreinte pourrait être agréable, mais je manquai d’audace. D’ailleurs, elle ne tarda pas à se lever et nous nous dîmes adieu.

 

Je choisis une poêlée de galères marginées, servie avec une sauce au venin. J’hésitai pour le dessert entre une tarte aux baies de belladone et du raisin des teinturiers, car on était en saison. Le sommelier me conseilla d’accompagner les champignons d’une bouteille de vin de jacquez et d’en finir une fois pour toutes, avec le raisin d’Amérique, par une coupe de vin de noah. Je me rangeai à ses avis. Qu’en avais-je à faire désormais ?

 

N’empêche que ce funeste repas fut succulent, et je crois bien n’en avoir jamais fait d’aussi bon de ma vie, à m’en pourlécher les lèvres, qui commençaient à bleuir. Mais quand tout fut consommé, il fallut bien que je monte l’escalier de bois, la tête chancelante, jusqu’à ma chambre, où je m’étendis sur le lit et m’endormis aussitôt. Il me sembla entendre dans mon sommeil les cerfs bramer dans la forêt alentour, la mer mugir contre la côte, mais aussi dans les chambres voisines des gémissements et des râles, et soudain mon cœur cesser de battre.

 

Quand je m’éveillai le lendemain, le jour était déjà levé. J’ouvris la fenêtre en grand pour chasser un reste de migraine. J’aperçus le port en contrebas, où un grand voilier était amarré. Des marins roulaient des barriques sur les pavés et embarquaient des vivres. Je reconnus les compagnons d’infortune avec qui j’avais dîné la veille, qui attendaient qu’on leur donne l’ordre de monter à bord, et descendis les rejoindre. Je me retournai pour regarder une dernière fois L’Auberge aux Amanites, mais elle avait disparu.

 

Je me demande parfois si ce restaurant, où j’ai pris mon dernier repas, existe encore, et cette fois, je suis résolu à le savoir. Il se trouve que je retourne demain sur les lieux où j’ai vécu, et je compte bien tenter de retrouver l’auberge sur le port, afin de me convaincre que je n’ai pas rêvé, que c’est ainsi que tout s’est achevé. En effet, c’est la Toussaint, et comme chaque année, je me rends sur terre fleurir les maisons de mes descendants. C’est une tradition à laquelle je demeure attaché, comme d’honorer les vivants et garder leur souvenir en nous. En outre, je crois qu’il y a une vie avant la mort.

 

A chacun de mes voyages, les gens sur terre sont curieux et me posent beaucoup de questions. « Alors, comment est-il, Satan ? » Je n’ai pas à en parler, ni en bien ni en mal, il ne me revient pas de faire ni son éloge, ni son procès. Le plus souvent, je réponds de façon évasive qu’ils verront bien le jour venu, et ce jour viendra toujours assez tôt. Ils insistent cependant. « Oui, mais il est beau, il est laid ? » Alors, cédant par lassitude à leurs prières, je leur lâche en maugréant : « Il n’est ni laid ni beau, il est bolet Satan. »

 

 

Bricabrac

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commentaires

Isabelle 03/11/2016 09:21

Excellent :-)

almanito 31/10/2016 13:47

J'en reprendrais bien une assiette aussi en espérant que vous retrouver cette fameuse auberge... Bref, tout le monde en redemande!
Excellent de bout en bout, depuis la cigüe jusqu'au bolet satan, sans oublier le datura, un humour délicieusement mortel et pas empoisonnant du tout :)))

Josette 31/10/2016 13:33

Avant d'embarquer pour un nouveau monde rien de tel que cette adresse

vegas sur sarthe 31/10/2016 13:08

"il est bolet Satan". Une dernière pirouette en apothéose pour une histoire qui tient en haleine!
J'en reprendrais bien une assiette, Bricabrac :)

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