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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 16:38

sujet semaine 16/2017 - clic

Il ne sortait pas de lapin de son chapeau. Il y gardait son argent. Pourtant, des lapins, il en avait des tas. Enfin, des peaux de lapin.

 

Il s'appelait Colin. Etait-ce son nom ? Son prénom ? Personne ne savait. C'était un homme mystérieux qui venait de je ne sais où dans sa vieille guimbarde. Il s'installait sur la place du village, actionnait son drôle de klaxon et criait d'une voix étonnamment forte : "peaux...peaux de lapin. Votre prix sera le mien."

 

Nous, les mioches, nous approchions prudemment. Il nous faisait peur ce diable d'homme, grand, sec, à la figure taillée à la hache. Toujours son éternelle casquette crasseuse posée un peu de travers sur la tête. Mais il ne nous regardait pas. Il disait : "allez chercher les femmes. J'chui pressé, moi. Pas que ça à faire."

Les plus petits d'entre nous regagnaient bien vite la maison. Et pour cause ! Nos mères nous menaçaient de nous vendre à Colin quand nous n'étions pas sages. Comme les peaux de lapin. Nous en frissonnions d'horreur. S'imaginer accroché aux ridelles de la Peugeot 202 parmi les peaux de lapin : rien n'aurait pu nous faire tenir tranquille davantage. Nous hurlions :" maman, mémé, le pillaro. Le pillaro est là ! "

 

Aussitôt, les femmes abandonnaient le travail en cours. Le chiffonnier ne passait pas souvent et ne s'attardait pas. Il ne fallait pas le manquer. Elles se dépêchaient de récupérer les peaux de lapin bien sèches empilées dans l'étable ou la grange et le sac de chiffons gardé pour Colin. Elles avaient pris soin auparavant d'enlever tous les boutons, crochets, pressions sur les vieux vêtements. Je me souviens très bien de la boîte en fer chicorée Leroux dans laquelle étaient gardés précieusement toute cette mercerie qu'on étalait pour faire son choix quand un tricot était terminé.

 

On ne voyait jamais les hommes autour de la camionnette. Sauf quand ils avaient réussi à attraper un renard rôdant autour du poulailler. Comme pour les lapins, l'animal était dépouillé et son pelage roux suspendu à une solive pour le boucaner. Colin payait bien les renards. Il félicitait le paysan qui le lui apportait et le brave homme repartait, tout fier avec ses billets que le pillaro avait sorti d'un vieux chapeau informe et décoloré placé sous son siège de conducteur. Quelquefois, le villageois, content de son affaire invitait Colin à boire un coup. Curieusement, il n'était plus aussi pressé et plantait là les commères avec leurs chiffons pour aller s'en jeter un. Ou plusieurs.

 

Colin prenait sa romaine et pesait les sacs de fripe ou la menue ferraille. Il comptait les peaux de lapin qu'il payait à la pièce. Il donnait en échange de tout cela quelque monnaie ou billets. Et les ballots s'entassaient dans la voiture. Et les peaux tout autour.

 

Quand il était de bonne humeur et qu'une femme lui plaisait, il sortait d'un carton un dessous affriolant qu'il avait sans doute récupéré à la ville et l'agitait sous le nez des femmes qui gloussaient en se poussant du coude. L' élue, rougissante, repartait avec son cadeau ne sachant trop s'il fallait se réjouir ou mettre la chose directement au feu pour ne pas attirer les foudres d'un mari jaloux.

 

Ce coquin de Colin ne manquait pas ce genre d'exercice chaque fois que la sœur du curé faisait partie de ses clientes. Il s'amusait, ainsi que autres femmes d'ailleurs, de voir la pauvre Germaine s'étrangler de honte. Elle tournait le dos en maugréant : " comment osez-vous ? Et toi, Cécile, veux-tu bien poser cette...cette chose. Je le dirai à Monsieur le Curé." Ce à quoi le chiffonnier rétorquait innocemment : " mais c'est juste une culotte, ma pauvre. Vous n'en avez jamais vu ? c'est-y que vous n'en portez pas ? " Ce qui faisait rire tout le monde et fuir la vieille demoiselle.

 

Quand Colin arrivait au village, c'était un évènement. Il apportait un peu d'animation, débarrassait les greniers contre quelques sous et personne ne s'en plaignait. C'était un pionnier du tri sélectif.  

 

 

Marité

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commentaires

Marité 21/04/2017 13:11

Je suis contente que ce texte vous plaise. Merci !
Grrr : j'y relève une faute d'orthographe. Pardon !
@Loïc : ici aussi, on désigne par "pillou" un vieux chiffon. Ma belle-fille, bretonne de Saint Brieuc, n'a pas été dépaysée - au moins pour ce mot !

jamadrou 20/04/2017 20:16

Que de souvenirs tu as ravivés!
chez nous (l'Isère en Dauphiné) nous l'appelions le pattier, il venait chercher les peaux de lapins et les peaux de chevreaux (cabris) et les vieux chiffons pour la pâte à papier.
nous avions peur nous aussi que le pattier nous emporte ...
Merci pour ce chapeau à souvenirs.

Mony 20/04/2017 18:28

Toute une époque si bien évoquée, Marité. De mon côté, je me souviens du marchand de cliquottes :)
Oui, le tri à bien évolué...

vegas sur sarthe 20/04/2017 18:23

Merci d'avoir ravivé des souvenirs d'enfance et ce marchand de peau qui faisait si peur !

Loïc Roussain 20/04/2017 18:04

Merci pour cette chronique si bien narrée, sans nostalgie. Du vécu, revu aujourd'hui comme dans un film ...
Le pillaro était nommé chez moi (Finistère) le pilhaouer, ou marchand d'pillous. nous aussi nous en avions un peu peur.

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