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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 06:05

sujet semaine 17/2017 - clic

60 ans déjà  et trois générations sont passées à côté de ce seau sans même s’apercevoir qu’il était là et n’avait pas changé de place depuis tout ce temps. Il avait dû servir autrefois à remonter l’eau du puits. Par la suite le fermier fatigué l’avait déplacé dans l’écurie voisine afin de  fournir un peu d’eau aux bêtes, les trois seules qui lui restaient. Enfin un beau jour, trop faible pour le soulever, son malheureux poignet déformé par le temps l’avait laissé pourrir sur place et prendre cette couleur rouille qui transforme, vieillit et teinte tous les objets familiers qu’elle recouvre peu à peu de sa nostalgie, en prenant bien son temps et sans qu’on y prenne vraiment garde. La rouille, c’était les souvenirs épars de son pauvre cœur épuisé par les corvées de la ferme, les malheurs accumulés, les deuils, les faillites, les épidémies, la sécheresse. La rouille, c’était toutes ces choses qui vous font vieillir avant l’âge et endurer tous les maux de la vie sans une plainte, sans un mot, sans même une révolte. La rouille, c’était le constat palpable d’un mode de vie fait d’abnégation, de résignation, mais aussi de bonheur, de courage, puis de sérénité de l’âme, d’acceptation apaisée quand plus rien de pire ni de mieux ne peut plus jamais vous arriver.

La rouille, c’était la trace indélébile, la preuve indéniable de l’ultime sagesse.

Léon s’était assis  un beau jour de juin, ni trop chaud ni trop frais, sur la chaise dépaillée et branlante placée près de la grange. A l’ombre du grand chêne, il avait allumé sa vieille pipe d’un geste lent et solennel, puis en l’apercevant, ce pauvre seau désormais inutile, gisant dans un coin de la cour, il l’avait trouvé beau quand même, beau malgré ses fêlures, ses rondeurs bosselées et ses taches de rouille naissantes. Il se l’imaginait dans quelques années complètement recouvert de cette moisissure qui marque le temps et les âges aussi bien que les plis, les rides et les taches de vieillesse sur le corps des Humains. Pour l’instant, l’objet était encore présentable, malgré une légère fuite en son fond qui laissait écouler l’eau lentement par les jours d’orage et de pluie. Cela lui rappelait la corneille, celle qu’il avait apprivoisée autrefois, et qui venait régulièrement se désaltérer ici, dans ce seau, avant de se poser en douceur sur son épaule en poussant des cris peu gracieux certes, mais si précieux au cœur du vieil homme solitaire. La corneille, c’était sa joie de vivre, sa compagnie, tout ce qui lui restait dans la vie. Il lui arrivait de rire encore parfois à la façon si personnelle qu’avait l’animal de lui prouver sa tendresse : en lui mordillant "gentiment " l’oreille. Un jour, l’oiseau disparut et ce fut un grand chagrin pour Léon qui ne s’en remit jamais.

60 ans plus tard, Thibaut, le fils bien-aimé de Mathilde et de  Cédric Antoine découvre la ferme que papa et maman ont rénovée pour en faire une résidence de vacances. On a repeint les murs en jaune vif. On a fait une large ouverture pour donner de la lumière au salon. Transformé l’écurie en garage. Et le pré en vaste jardin ordonné à la française. Sur la façade qui donne directement sur lui, on installera une porte-fenêtre à double vitrage que prolongera une grande véranda en rotonde et pourquoi pas une piscine couverte avec des bains bouillonnants et un joli carrelage tout autour. Et quelques transats pour le repos. Ça lui donnera des allures de château, a dit maman. Thibaut fait le tour du domaine et passe devant la grange qui n’a pas encore été transformée. Quelques tas de foin éparpillés dorment toujours ici ou là en attendant d’être brûlés. On sent encore très fort la bonne odeur de la paille et du bétail qui vécut ici il y a bien longtemps. Mais pour Thibaut, enfant de la ville, ces senteurs n’évoquent pas grand-chose. Soudain,  il bute sur un objet insolite. C’est un vieux seau, un pauvre vieux seau tout rouillé, cabossé, un seau très laid et troué dans lequel il donne un grand coup de pied. Le seau roule lentement à terre puis échoue à l’autre bout de la pièce dans un énorme bruit de ferraille renversée. Thibaut, le petit citadin, est très fier de sa force.

Puis le silence revient, un silence pesant dont  l’enfant ne sent pas la mesure, pris dans l’étendue de son ignorance du passé et dans l’euphorie de ses présentes découvertes. Il ne sait pas que dans le calme de la grange se cache une ombre, et que de cette ombre parfois sort une longue plainte exprimée par une voix qui n’est autre que celle  de ce cher vieux Léon. Accompagnée par celle d’un grand oiseau noir qui pleure avec lui sa jolie ferme d’autrefois et tous ses plus beaux rêves d’antan.

 

 

Cloclo

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commentaires

Josette 27/04/2017 20:20

ça résonne fort cette histoire de ferme devenu gite ou résidence secondaire pour citadins...

cloclo 27/04/2017 18:27

Merci à vous tous, ça me fait chaud au coeur, car sans avoir une idée de ce que j'allais écrire hier, je sentais que ma plume me démangeait...

Loïc Roussain 27/04/2017 14:35

Merci pour cette belles "fiction" où tout sonne si vrai. Le dernier paragraphe évoque pour moi le début d'un film ...
LOIC

Chloé 27/04/2017 13:25

Superbe interprétation et mise en mots de ce temps qui passe, Cloclo. Bravo! Chloé

Emma 27/04/2017 11:26

quel joli conte nostalgique sur la fuite du temps ! merci Cloclo

Mony 27/04/2017 09:40

oui, la rouille est belle, belle de tous les souvenirs qu'elle évoque au travers de tes mots :).

vegas sur sarthe 27/04/2017 08:22

Une belle résonance à travers les âges où le vieux seau tient bon malgré la rouille! Bravo

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