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8 mai 2019 3 08 /05 /mai /2019 14:32

sujet 18/2019 - clic

Ce 5 mai 1915, elle s’était vêtue de sa robe préférée, la rouge, celle qu’elle portait le jour où elle avait rencontré Paul…

 

Ah qu’il était beau, ce jour-là, vêtu de sa chemise de bucheron légèrement ouverte sur son torse musclé et suant… Qu’il avait fière allure ! Elle avait été chargée d’apporter quelques rafraichissements aux employés de son père et aussitôt que son regard avait croisé celui de cet homme, d’un bleu cristal si profond, elle avait su.

 

Chaque jour, elle était revenue.

 

Chaque jour elle avait tenté de lui parler sans jamais oser…C’est Paul qui, le premier, lui avait adressé quelques timides mots de remerciement avec son sourire ravageur auquel elle ne pouvait que succomber.

 

Chaque jour, leur conversation s’était amplifiée jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. De fil en aiguille, un amour tendre et puissant s’était tissé entre eux. Plus le temps avançait, plus la distance entre eux deux leur devenait insupportable. Pourtant ils se retrouvaient en cachette de son père, homme ténébreux si protecteur de sa fille qu’elle craignait de déclencher sa colère s’il avait connu cette relation secrète … Ils avaient donc préféré rester discrets … pour l’instant…

 

Son père était un homme bon malgré sa froideur apparente, mais quand il s’agissait de la prunelle de ses yeux, le seul être encore présent à ses côtés – son épouse lui avait été malheureusement enlevée par une maladie cruelle - toute tolérance semblait disparaître de son esprit pourtant si ouvert habituellement. C’était une torture pour Blanche de devoir mentir à son père, mais elle manquait de courage pour lui avouer son amour profond pour Paul et repoussait toujours le moment de lui dévoiler ce que son cœur dissimulait, malgré le réel désir de Paul de demander sa main officiellement.

 

Le 3 août 1914, la vie avait décidé pour eux. L’Allemagne avait déclaré la guerre à la France…Paul était parti au front. Depuis, elle n’avait plus aucune nouvelle de lui…Blanche ne savait pas s’il était encore vivant ou si la grande faucheuse le lui avait ravi … à jamais !

 

Depuis elle n’avait plus goût à rien, elle ne sortait plus, restait cloîtrée dans le manoir de son père.

 

Le seul passe-temps auquel elle acceptait encore de se prêter, c’était la broderie. Elle brodait pour lui, son Paul qu’elle attendrait toujours, telle Pénélope forte et aimante attendant Ulysse, son seul amour. Chaque fil, chaque coup d’aiguille était comme une croix tracée sur le mur d’une prison donnant forme au temps qui s’écoulait inlassablement.

 

Ce 5 mai 1915, comme chaque matin depuis le départ de Paul pour défendre la France, ce pays qu’il aimait tant, elle avait attaché ses cheveux en chignon, ne laissant s’échapper qu’une légère mèche le long de son doux visage. Une mèche que Paul tortillait souvent entre ses doigts avant de l’embrasser tendrement…

 

Son père avait invité quelques amis, espérant redonner le sourire à sa fille chérie dont il ne comprenait pas l’attitude taciturne. Il la mettait sur le compte des nouvelles désastreuses qui touchaient nombre de leurs amis : des fils, des pères, des maris périssaient sous les assauts ennemis…Cette guerre qui devait être courte et rapide durait et semblait s’enliser davantage chaque jour au grand désespoir de tous.

 

Blanche restait prostrée sur son canevas, espérant ainsi pouvoir caché l’horrible sentiment que la situation provoquait au fond de son coeur. La présence de ses hommes qui feignaient s’intéresser aux tableaux d’art que son père collectionnait l’indisposait, cela mettait davantage en exergue l’absence du seul homme qui lui manquait terriblement. La douleur n’en était que plus vive. Telle une toupie aiguisée tournoyant sur elle-même, elle lui transperçait l’âme.  Blanche luttait pour ne pas se laisser entraîner dans le sillage de ce sombre tourbillon. Elle devait rester forte, Paul reviendrait et alors elle ne laisserait plus personne, pas même son père, empêcher leur amour de vivre au grand jour. Elle l’espérait du plus profond de son cœur. Attendant ce futur auquel elle s’accrochait, elle se plongeait dans ce refuge fait de fils et d’aiguille… Blanche brodait indéfectiblement.

 

 

 

Le blog de Mary Grimoire

commentaires

France Lacoste 11/05/2019 18:04

Comme une poésie, point à point...Jolie texte.

laura vanel-coytte 10/05/2019 07:17

je ne suis pas très Pénélope mais le portrait est bien brossé

antoine delmonti 09/05/2019 09:15

C'est un texte sensible, rempli de fines observations, du coup, le portrait de cette femme fidèle, digne Pénélope du 20° siècle, ne manque pas d'attraits.

Mary 08/05/2019 18:52

Merci à tous pour vos commentaires qui me donnent vraiment envie d'écrire la suite… et de continuer à écrire tout court d'ailleurs.

vegas sur sarthe 08/05/2019 18:40

De fil en aiguille souhaitons aux amoureux un lien moins ténu que ces broderies ...

AniLouve 08/05/2019 18:32

Oups ! Je n'avais pas lu le commentaire d'almanito.

AniLouve 08/05/2019 18:30

On va pleurer dans les chaumières ! Tu tiens là le début d'une grande épopée.
Ceci dit, je ne me moque pas du tout de tous ces drames des guerres.

Lecrilibriste 08/05/2019 18:05

C'était vraiment une période terrible.... Ton beau texte me fait penser à une chanson d'Anne Sylvestre "mon mari est parti, je n'ai de ses nouvelles que par le vent du soir "

Max-Louis 08/05/2019 18:05

Bon jour,
Cela me rappelle toutes femmes qui pour servir cette guerre ont contribué à remplacer les hommes ...

Galet 08/05/2019 16:33

Il va lui falloir attendre longtemps encore... A chacun d'imaginer la conclusion de cette simple et belle histoire.

almanito 08/05/2019 15:47

Tu es si bien partie qu'on attend la suite, quel fut le sort de Blanche et de Paul? C'est le début d'un grand roman d'amour dans une période chamboulée par l'Histoire..

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