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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 16:52

sujet 34/2020 - clic

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J’ai dans la tête des milliers de mots, des milliers d’images, des milliers d’histoires qui ne sont pas les miennes et que pourtant je m’approprie le temps d’une insomnie, d’une veille prolongée, quotidienne et nécessaire. Oui, car ma vie n’est pas assez intéressante et romanesque pour que je m’en contente, levée chaque matin à 8 heures, couchée pile à 21 heures, une journée fade, sans couleur et sans surprise, sans visites et sans bonheur. En fait, ma vraie vie commence le soir lorsque mon autre vie s’endort.

Et quand la nuit arrive, au creux d’un lit bien chaud, renforcé par l’appui moelleux de trois oreillers et d’une lampe LED douce mais efficace, je me laisse enfin glisser vers mes univers livresques et multiples, peuplés de personnages joyeux, fantasques, mythomanes, cruels, et parfois même assassins. J’aime qu’on me surprenne, j’aime les meurtres au coin d’un bois, mais aussi le romantisme troublant, la petite larme à l’œil, les amours contrariées et l’instant où les corps vont enfin s’étreindre, malgré tous les obstacles qui auraient dû rendre tout cela impossible.

Le plus dur pour moi, c’est de laisser, vers les 2 heures du mat’, la page en son milieu, juste au moment où l’on croit que tout va se résoudre, que l’intrigue va se dénouer, que le héros va enfin se dévoiler à ses lecteurs impatients, montrer son vrai visage et à tous, le genre de type qu’il est vraiment. Parfois même, tant il semble me narguer, j’ai l’impression qu’il s’adresse uniquement à moi, en me regardant droit dans les yeux et en me hurlant : tu as vu, ma vieille, je t’ai bien bernée, je ne suis pas celui que tu crois et si tu penses que c’est moi le coupable, tu te… tu as… tout bon, tout faux…

Bref, je saurai ça demain. Car il est temps de dormir. J’attrape le livre avec rage et le balance sur ma table de nuit. A demain, mon vieux, nous n‘avons pas fini d’en découdre tous les deux.

Mais parfois, il se passe des choses tellement tendres, qu’il m’arrive inconsciemment de caresser longuement d’une main l’oreiller vacant à mon côté et de l’autre tenir le livre à la page 86, sublime de tendresse et d’appel à l’amour : elle me tendit la main. Saisir une main, c’est mettre ses doigts dans une prise électrique et aussitôt connaître l’intensité qui circule dans la peau de l’autre(1). Je n’ai jamais rien lu de si beau. Et ce livre, je le relirai encore et encore, c’est certain.

Dans ma jeunesse, je me souviens avec bonheur des livres que je dévorais  et qui me faisaient mourir de rire. C’était ceux de San Antonio, alias Frédéric Dard. Je pense les avoir tous lus. J’adorais non pas le scénario, toujours le même, mais ses personnages truculents et insolents appelés Bérurier, Berthe et bien sûr l’Inspecteur San-Antonio en personne, toujours si sûr de lui. Le vocabulaire était désarmant, on ne pouvait comprendre les mots qu’avec une longue habitude, l’auteur l’a avoué lui-même. J’ai fait ma carrière avec un vocabulaire de 300 mots. Tous les autres, je les ai inventés.

S’enrichir par les mots, par les idées, par l’extraordinaire pouvoir de tous ces auteurs qui m’aident chaque soir à survivre, à vivre mille vies en une seule, à me construire d’innombrables imaginaires dans ce monde souvent terne et prévisible, où chaque jour succède sans surprise à un autre. Voilà mon bonheur.

 

Le blog de Cloclo

 

  1. 1. Christian Bobin, Louise Amour

commentaires

Lancolie 24/09/2020 10:08

Je n'ai pas de mots pour apprécier ! c'est tout dire !
méditer, mais aussi rire et sourire c'est ce qu'on fait obligatoirement quand on vous lit Cloclo

Mony 23/09/2020 18:43

Toujours ce petit brin d'humour, Cloclo, qui rend le vécu du personnage si prés de la réalité et qui nous intrigue par quelques traits bien placés :)

K 21/09/2020 20:57

Le livre tombe, il s'endort ?
????

Galet 19/09/2020 19:23

Comme je te comprends, moi qui, aux petites heures, ne consens à abandonner que lorsque le livre me tombe des mains !

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