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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 17:01

 

 

        Doucement une première cloche part en volée, d’autres s’ébranlent elles aussi et leurs battants viennent à leur tour frapper l’airain. Les notes s’élèvent dans le beffroi mais les abat-sons les font joyeusement se rabattre vers la ville.

 

Au bar « Le Matelot », la voix d’Otis Redding se perd dans le brouhaha tandis que Yannick d’un geste preste emplit deux verres d’une bière mousseuse qu’attend, assoiffé, un couple de touristes attablés en terrasse.

Un souffle de brise fraîche parcourt la ruelle et Juliette, un cabas bien garni dans chaque main, frissonne malgré la vivacité de ses pas et son inquiétude de louper le train de onze heures douze.

« Que tu es frileuse ! »

La voix sarcastique de son ex-mari résonne à nouveau dans sa mémoire.

« Basta ! »

Derrière le comptoir de « L’Inca » Irène se morfond. Elles sont belles pourtant ses tomates et juteuses ses nectarines mais comment faire concurrence au marché hebdomadaire de la Grand-Place ?

Au 56, dans un des minuscules kots du troisième étage, Nicolas, étendu sur son lit, révise son cours d’anatomie en fantasmant sur la peau dorée de la jolie Gaëlle, si distante, si lointaine. Sent-elle l’abricot ?

Une autre Gaëlle, mignonne elle aussi, slalome tant bien que mal avec sa chaise roulante entre les piétons et les divers obstacles parsemant les pavés ronds.

Quand la ville sera-t-elle plus accessible à tous ?

Ses pensées rejoignent celles d’une mamie se débattant avec les roues d’une poussette dans laquelle gigote son petit-fils.

Derrière une fenêtre entrouverte laissant pénétrer dans l’appartement une odeur tenace de cuisson de gaufre, une tricoteuse vigilante compte et recompte ses mailles ; bientôt elle entamera les diminutions. A ses pieds, Mousty, son vieux chat tigré baille en s’étirant d’aise.

Un homme pressé bouscule abruptement Jacky qui, le nez en l’air, admire la façade du musée des masques. Pas un mot d’excuse. Jacky secoue la tête et ses cheveux bouclés tressautent d’indignation.

Une jeune maman portant son bébé en écharpe contre sa poitrine le soutient et le protège de ses deux mains. A son épaule gauche, son sac entrouvert offert à tous les regards se balance mollement.

La main leste d’un quidam y saisit le portefeuille et l’enfouit sous son pull au moment où l’inspecteur Mambo satisfait de prendre sur le fait le pickpocket qui sévit en ville depuis une semaine arrête d’autorité son geste.

 

Le carillon termine son refrain ; dans moins d'une heure, il marquera à nouveau la fuite inlassable du temps.

Le soul d’Otis Redding reprend possession du bar. Yannick fredonne, les pensées perdues dans ses vieux rêves américains.

Un portable sonne, un enfant éclate de rire, des gens s’interpellent.

La ruelle a retrouvé ses bruits familiers.

 

Mony

 


commentaires

Q
<br /> Je vais être peu original, mais effectivement l'ambiance est posée avec brio, le carillon ne nous quitte pas de toute la lecture, et le texte entier est tout autant réussi. Bravo !<br />
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C
<br /> Belle idée Mony que ce temps qui passe  , ponctué par ces cloches qui battent l'airain en marquant comme un refrain le rythme de la vie et journée. chloé<br />
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J
<br /> Tu nous présentes un petit univers tout à fait fascinant et en si peu de mots...il faut à certains auteurs 500 pages pour faire cela aussi bien que tu fais avec tes quelques mots. C'est expert !<br /> Et brava !<br /> <br /> <br /> (mais je ne te remerci pas pour cette musique d'Otis Redding qui refuse de quitter mes oreilles...sittin' on the dock of the bay...une de mes favorites à tout jamais !)<br /> <br /> <br /> ♫♫♫♫<br />
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B
<br /> Voilà un texte qui a du rythme.<br />
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J
<br /> on s'y croirait ! <br />
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M
<br /> On a l'impression d'être là.. au bar près des touristes.. ou derrière le petit truand.?<br /> <br /> <br /> Bien joliment raconté.. Merci pour cette tranche de vie<br />
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M
<br /> Un spectacle de rue très vivant, agréable à lire, à regarder aussi.<br />
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V
<br /> Belle ambiance de rue, et au bar "le Matelot" on sait vivre! "Respect" comme aurait dit Otis :)<br />
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A
<br /> C'est fou comme le monde bouge pendant un refrain<br />
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A
<br /> Il s'en passe des choses le temps d'un refrain ! Quel entrain ! <br />
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J
<br /> Une rue qui vit de ses habitudes, va et vient, ses personnages et le pickpocket tente sa chance... Merci Mony !<br />
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P
<br /> Le saisissement de l'instant à travers l'interprétation quotidienne des personnages de la rue. Bien vu.<br />
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J
<br /> une ambiance sonore... sympa Mony !<br />
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