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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 18:16

 

 

J’aime cette chambre pour ce qu’elle révèle de secrets. Car on entend tout grâce aux cloisons de pâte molle. Le lit, au dessus grince tous les samedis soirs, et il y a des chuchotements, des couinements, des spasmes. Juste à côté de la chaise, une dame crie que je ne vois jamais. Je la suppose en débraillé de dentelle noire comme une vulgaire catin. L’eau coule derrière un tableau de nature morte et il semble ressusciter, abreuvé par l’aspersion rapide. Les pas lourds d’un homme ivre font trembler le mince plancher. Il y met une application studieuse, sans doute pour ne pas rater la marche de guingois du deuxième étage.
Je reste généralement étendu quelques heures sur ce pauvre lit qui me raconte la misère des autres, comme pour mettre entre parenthèses la mienne. Je me saoule de ces disputes, de ces râles qui ne m’appartiennent pas. Je suis un passeur, un voyeur, un fou. Lorsque j’en suis las, je quitte ce poste d’observation pour m’étourdir des mouvements de la rue : klaxons, crissements de pneus, appels de restaurateurs douteux, altercations entre ivrognes, invites des prostituées. Je monte dans ma voiture de luxe à quelques encablures de là et retourne à ma solitude feutrée de riche, dans mon hôtel particulier où mon major d’homme m’accueille d’un cérémonial et désuet : « Bonsoir Monsieur ».
J’allume le téléviseur high-tech de ma chambre pour lorgner à nouveau, grâce aux programmes débiles que diffusent toutes les chaînes, les déboires de William sur l’île de la séduction ou le futur mariage princier avec une richissime roturière.
Je m’endors assez rapidement après deux ou trois scotchs directement venus d’Irlande en me disant que la terre tourne toujours.
Mais ils ne sont plus assez forts pour me faire oublier que je tourne sans elle.


Danielle.

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 18:04

 

 

Amour, ne quittons pas notre chambre

Ne remettons pas nos habits

J'ai toute une provision de gingembre

Il y a tant de jeux interdits!

Oublions tout de Décembre à Novembre

Et nécoutons que nos appétits...

Amour, ne quittons pas notre chambre

Restons à l'abris dans le lit

Ta peau est chaude comme l'ambre

Et ma bouche à le goût de l'inédit

Mon corps sous tes envies se cambre

Commettons donc quelques délits!

Enriqueta

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 07:00

 

 

Chambre de bonne
Dans quelques mètres carrés
Tous les trésors

Passé la porte, la rue
Et toujours l’anonymat

 

Adamante

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 20:00

 

Il existe une maison tapie au fonds de ma mémoire, il existe une chambre cachée dans les replis de mon âme.
Il y avait une enfant qui vivait en moi et ne voulait pas mourir sans avoir été vengée, sans s'être vengée.
C'est chose faite.
Celle qui me regarde dans le miroir et me sourit est neuve, rendue à elle-même, purifiée.
Quoique !

C'est une belle région que celle où je suis née, toute en vallons, toute en verdure, une région faite pour qu'un enfant y court et s'y amuse en toute innocence.
La maison de mon enfance est une gtande bâtisse cossue, sur laquelle les éléments n'ont pas de prise.
Elle est faite pour protéger ses habitants..seulement, elle ne l'a pas fait. La maison toute entière a fermé les yeux.

Quand j'y reviens en cette douce journée de septembre, après l'avoir quittée depuis plus de 30 ans, c'est simplement parce que depuis peu, elle m'appartient !
Elle est donc à moi à présent, les derniers papiers que j'ai signés chez le notaire le prouvent.
Elle est à moi et je jubile ; elle est à moi et je la hais..
Et ce que je hais plus encore c'est la chambre, celle dans laquelle j'ai dormi toutes les nuits de mon d'enfance et dans laquelle j'y ai rêvé d'évasion, dans laquelle j'y ai imaginé ce que serait la vie avec une famille qui m'aurait aimée ; tout simplement.
Curieusement cette chambre se trouve au dernier étage, sous les combles, elle est étouffante en été, glaciale en hiver.
Ma mère m'a toujours dit « toi, de toute façon tu es une enfant Ogino et dans mon esprit d'enfant, je pensais avoir été adoptée et être originaire d'une île lointaine du Pacifique...C'est drôle vous ne trouvez pas ?
Elle me disait cela d'une telle façon que je comprenais que cette remarque était faite pour que je comprenne que mon exil dans cette chambre était totalement justifié et que j'étais entièrement responsable de ce qui s'y passait, car elle savait, ne nous y trompons pas.

8 Mai 1970
J'étais dans la chambre bien évidemment quand il y est rentré ce soir-là, j'avais reconnu son pas lourd dans le couloir et cette espèce de raclement de gorge que je trouvais si répugnant.
Depuis quelque temps il venait un peu moins souvent, mais au cours du repas ce soir-là, son regard avait glissé sur moi à plusieurs reprises et je savais qu'il viendrait car il avait beaucoup bu.
Et dans cette chambre proprette, bien rangée, dans laquelle on m'avait autorisée à mettre quelques aquarelles au mur pour l'égayer, dans cette chambre le monstre allait rentrer une fois de plus et commettre l’innommable.
Mais ce jour-là, dans l'attente d'une nouveau soir j'avais décidé qu'il n'y aurait plus de soir comme ça.
Il est entré dans la chambre en grognant comme le porc qu'il était, s'est approché de moi, a avancé la main vers moi et j'ai, de sous les draps bien tirés sur moi, sorti le tisonnier dont personne n'avait remarqué l'absence et j'ai frappé, frappé, frappé...

Septembre 2000
Je mets la clé dans la serrure de la lourde porte d'entrée qui à mon grand étonnement s'ouvre sans difficultés.
Je monte rapidement les marches qui mènent à la chambre, j'ouvre la porte, tout est pareil...Tout est différent.
Je regarde une dernière fois cette chambre, je suis calme mais déterminée.
Je referme la porte, je redescends les escaliers, sort, referme soigneusement la porte d'entrée.
Quelques minutes plus tard, les premières flammes apparaissent.
Je monte dans ma voiture, enclenche une vitesse ; dans le rétroviseur je vois la maison, elle doit hurler sa douleur, la chambre quant à elle subit son châtiment.
Je roule de plus en plus vite, reprend la grand-route, je rentre chez moi.

 

Eva

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 14:07


La couverture rouge est rejetée au pied du lit et Jimmy se lève. Le vieux plancher de chêne gémit sous son poids tandis qu’il se dirige vers la fenêtre. Il a dormi profondément, d’un sommeil réparateur comme il n’en a plus connu depuis des semaines. Sans entrouvrir d’avantage la fenêtre, ni pousser les persiennes, il hume avec délice l’air frais du matin. Hier soir, il a eu le privilège de prendre un bain délicieusement chaud dans une grande cuve installée dans la cuisine de la femme qui l’héberge. Il a goûté à ce luxe jusqu’à ce que l’eau devenue froide le fasse frissonner. Alors seulement, Jimmy a extrait son grand corps musclé de la bassine et, vigoureusement, s’est séché. La femme lui a ensuite coupé les cheveux au plus court et un homme, entré sans mot dire, l’a pris en photo.
Un regard jeté dans le miroir suspendu à la gauche de la fenêtre lui renvoie cette nouvelle apparence à laquelle il devra s’habituer.
Ils ne se sont pas beaucoup parlé, la femme et lui, mais au moment de partager le dîner, ils ont tenté de passer outre la barrière de la langue et par gestes ou expressions se sont fait quelques confidences. Marie ! Jimmy ! Deux mains et cinq doigts pour elle, deux mains et huit doigts pour lui. Pas d’alliance pour elle, un anneau d’or à l’auriculaire gauche pour lui. Two kids. Marie a souri. Thank you very much ! Marie a simplement hoché la tête et a tenté de faire comprendre que son compagnon était prisonnier, loin, en Germany.
Deux petits coups frappés à la porte suivis en réponse d’un yes franc et Marie pénètre dans la chambre avec à la main une cruche remplie d’eau tiède qu’elle déverse dans le petit bassin en faïence posé sur la table. Il est temps pour Jimmy de se rafraîchir et de se raser. En se retournant pour quitter la chambre, Marie se cogne au buste de Jimmy. C’est survenu tout naturellement et sans préméditation, au point que Jimmy l’enserre entre ses bras et qu’elle, en gémissant, frotte sa joue contre celle râpeuse de l’aviateur anglais. Le lit bientôt les accueille et leur deux corps avec fougue s’entremêlent. Ils veulent croire en la vie, à cette vie si malmenée en ces temps troublés. Ils ne savent, ni l’un, ni l’autre de quoi demain sera fait. Parviendra-t-il à rejoindre l’Angleterre via l’Espagne ? Et elle, ne sera-t-elle pas inquiétée ou trahie pour sa participation à la résistance contre l’ennemi ?
Leur brusque et inattendu désir assouvi, ils restent encore un moment lovés l’un contre l’autre. C’est Marie qui reprend le plus rapidement pied dans la réalité. Elle indique le cadran de sa montre et dit - Marcel va venir te chercher avec ton nouveau passeport. Jimmy d’un bond est hors du lit et Marie, dans un dernier regard vers lui, referme doucement la porte.

- Coupez ! lance le réalisateur d'un ton satisfait.

Sur le plateau, il n’y a pas une minute à perdre. Les décors de la chambre et de la cuisine sont démontés pour faire place à la production suivante.
Demain, les acteurs tourneront les dernières scènes en plein air. Pour l'heure, ils se démaquillent dans leur loge respective tout en envoyant un texto pour l’un et en écoutant les infos sur ce monde en folie pour l’autre.

 

Mony

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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 22:49


Cette chambre était à présent le seul refuge que j’avais trouvé. La dégringolade dans l’échelle sociale était rude. J’avais dû laisser ma maison du soleil. Ce divorce n’avait entraîné que conflits et misère. J’étais seul. Mon ex-épouse avait eu à la fois la garde des enfants et la jouissance de la maison. Notre maison.
Il est vrai qu’elle avait largement contribué au financement de ce bien, grâce à l’héritage inopiné d’une vieille tante quasiment inconnue et de l’argent consenti par son père. Je disais d’elle, en riant, qu’elle était née avec une cuillère en argent dans la bouche. C’était loin d’être mon cas.
Elevé par une mère abandonnée à ma naissance par mon géniteur, cette pauvre femme, avait trimé jusqu’à sa mort pour me garantir des études qui m’avaient permis une ascension sociale qui n’en demeurait pas moins précaire .
Je n’avais jamais été reconnu par mes pairs, ces fils de bonnes familles qui faisaient des études de médecine pour prendre la succession de leur père. J’étais un marginal, et je devais le rester. Un accidenté du hasard malgré le courage et le dévouement de ma mère.
Quel que soit le prix d’un livre, je l’obtenais dans la semaine. Je n’avais vraiment jamais élucidé le mystère de cette pourvoyeuse de miracles. Je constatais parfois, avec effroi, à quel point elle était pâle, le soir. Nous en étions arrivés au point, ou, elle et moi, n’osions plus aborder le coût de ces études que je désirais interrompre chaque année. J’avais réussi, par bonheur, mon internat, ce qui nous mit à l’abri. J’avais enchaîné les gardes à l’hôpital, ce que j’avais continué de faire après ma thèse. J’assurais à la fois ma nouvelle famille et la retraite bien méritée de ma mère, dont elle ne profita pas bien longtemps.
Pour me retrouver là. Dans cette chambre sans confort .Mes méditations mortifères s’enchaînaient à ce lit bancal. Le même film se déroulait, dont j’étais l’acteur absent. Je voyais défiler les années de galère, puis les années de bonheur, jusqu’à cette chute, un soir : « Je ne t’aime plus, m’avait-elle assené dans un sanglot. »
Ce furent ces seuls mots intelligibles que je décortique à présent. Toute une construction bâtie sur ces seuls et pitoyables sons, qui se voulaient encore de l’amour.


Danielle.

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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 11:25

 

- Salut, Min’

- ah, c’est toi ? bonjour Jerry. Enfin rebonjour, ça fait la dixième fois que tu passes aujourd’hui.

- Plus rien à me mettre sous la dent, tu n’aurais pas un petit quelque chose?

- Ben, tu connais le chemin !

- Plus que ce petit bout de Hollande ? et vachement dur, en plus

- eh bien, remue toi un peu, vas-y donc, toi, aux commissions ! Le tien, il a rien laissé, aujourd’hui ?

- que dalle, une bouteille de chouchen vide, et ça pue !

- la trouille que j’ai eue, la semaine dernière quand ils se sont mis à  faire le ménage ! (voir page 5 du document). J’ai cru qu’on allait devoir déménager, avec les enfants qui couinaient. En plein hiver!

- tu parles si je m’en souviens. Ils gueulaient comme des ânes. Le mien prétendait que le tien avait piqué ses sous. Du coup ils ont tout retourné !

- J’ai vu le coup qu’ils allaient reclouer la plinthe sous le lit, et alors, adieu le nid douillet. Les petits sont bientôt en âge de partir, mais j’en attends d’autres !

- quoi ? encore en cloque ? mais comment tu fais ?

- aucune idée ! toi t’as de la chance de pas en avoir, ça bouffe tout le temps, ces mioches !

- Juste quand je me demandais si je pourrais pas loger chez toi. Le mien a mis des tapettes. J’y ai laissé un bout de queue, ma belle queue, regarde ! mutilée à jamais ! les barbares ! c’est comme si eux ils se coupaient un doigt ou une oreille !

- C’est pas mauvaise volonté, Jerry, mais tu vois comme on est déjà à l’étroit...

- On pourrait agrandir ! En attendant, ma petite Minnie, si on faisait poc-poc ?

- encore ? ça fait la dixième fois aujourd’hui !

 

Emma

 


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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 12:08

 

 

Il y a une nouvelle entrée dans la chambre 123. On dit ça comme ça : une nouvelle entrée. Quand quelqu’un s’en va, on ne dit pas : il y a une nouvelle sortie. Non. On dit : monsieur Untel ou madame Unetelle est parti. La nouvelle entrée, c’est une dame. Je ne l’ai pas encore vue, mais j’ai entendu sa voix quand je suis passée dans le couloir, une voix crispée qui disait : « mais on n’arrivera jamais à tout mettre ! », avec un ton à la fois exaspéré et désespéré. Je suis passée très vite avec mon chariot et ma distribution du goûter. Je n’ai pas envie d’entrer dans la chambre 123. A côté de la porte, il y a des caisses, des caisses en carton. Quelques unes vides, presque éventrées, effondrées, et d'autres fermées avec un gros scotch brun. C’est souvent comme ça quand il s’agit de quitter sa maison pour se retrouver dans une pièce de 12 ou 16 m2 : de quoi se séparer ? Que garder ? A quoi bon entasser tous ses souvenirs ? On a envi e d’emporter avec soi toute sa vie, des petits riens, des bouts de trucs qui n’ont de signification que pour soi seul, des choses matérielles, qui s’effilochent, et dont on pourrait se passer ; mais voilà on en a encore besoin ; on veut encore pouvoir les toucher ; on ne veut pas se dépouiller tout de suite, ne pas laisser, parce qu’on n’a pas envie non plus qu’une partie de sa vie s'éparpille dans les containers, dans les bacs à recyclage. J’en ai vu, souvent, des gens qui gardaient ainsi des choses inutiles, des choses qui ne voulaient rien dire, laides parfois. Mais les choses ont une histoire, voyez-vous. Les objets racontent des histoires. Des histoires qui n’ont parfois d’importance que pour leurs propriétaires. Parfois, ces propriétaires ont envie de la partager, cette histoire. De lui trouver des héritiers. Des dépositaires.
Je suis de ceux là. De ceux qui sont les dépositaires. Souvent, oui, les gens me racontent leurs histoires. Je ne sais pas pourquoi. Les gens m’adressent la parole, spontanément, dans le métro, à la caisse du supermarché, ici. Je dois avoir une tête à histoires, comme d’autres ont une tête à chapeau. Ou à claques. Ils pourraient raconter leurs petites vies à d’autres filles, à un psy, au personnel infirmer, à une amie, à leur journal intime. Non, c’est à moi. Et c’est moi qui ressors de leur chambre avec leur gros paquet de souvenirs, leurs petits bonheurs, leurs grandes amertumes. C’est moi qui les entasse dans un coin de ma mémoire, toutes ces choses. Une sorte de garde-meubles à souvenirs, de concession à mémoire perpétuelle. Et parfois certaines de ces histoires se font un peu miennes. Je les endosse. Je les porte. Je m’en empare. Je leur en donne quitus. La plupart du temps, ils ne se souviennent même pas qu’un lambeau de leur vie es t passé de eux à moi. Parfois même ils me le racontent une autre fois, ce bout d’existence, peut-être même le racontent-ils à d’autres, qui s’empressent d’oublier. Moi, je n’oublie pas. Je stocke, j’accumule, j’entasse, je compile, je préserve, comme si j’étais un énorme disque dur sur lequel viendrait se graver l’ensemble de la vie de l’ensemble des gens qui vivent sur cette planète. Comme si j’étais une pierre du désert, un gypse dans lequel s’est incrustée l’histoire du monde et des hommes. Un gypse dans lequel les sédiments se sont inscrits comme autant de strates superposées.
Ça ne se voit pas, tout ce que je transporte. Et Dieu sait pourtant quel poids ça a, tous ces morceaux de vie banale, quel immense patchwork cela pourrait constituer, quel splendide vitrail kaléidoscope pourrait être composé à partir de tous ces fragments de vie transmises, presque au bout de la route, quand l’obscur paraît. Quand le soleil s’étiole. Quand la nuit s’entoile à l’horizon. Ca met une ombre dans leur regard, cette idée là. Dans ces moments là, je leur dis : « bah bah bah, qu’est ce que vous allez chercher là ? Vous avez encore bien du temps devant vous ». Ils ont alors un petit pli de la joue, comme une grimace de sourire, et font semblant de me croire.

Pour en revenir à l'entrée de la chambre 123, ses enfants sont venus l’installer. Deux enfants. Lui plutôt bel homme, qui assure. Il est venu sans sa femme, ou alors divorcé. Quand il est entré dans le bâtiment, un bâtiment neuf, tout de plain pied, avec vue sur la campagne, il a froncé le nez parce que inévitablement, aussi neuf et entretenu que soit un bâtiment, une maison de retraite, ça sent la pisse et la couche sale. Avec une arrière odeur de cuisine, parfois. C’est la première chose qui frappe quand on arrive là. A force d’y travailler, à force de sentir cette odeur, on n’y prend plus garde. Mais je vois bien, pour les gens qui arrivent, je vois bien rien qu’à la barre qui apparaît entre leurs deux yeux, rien qu’aux narines qui palpitent, que cette odeur, c’est une odeur à laquelle ils évitent autant que possible de penser. La fille, un peu lourde, un peu grasse, travaillée par la ménopause, n’arrêtait pas de dire d’un ton geign ard et agacé: « mais maman, qu’est ce que tu avais besoin d’emporter tout ça ». Je n’ai pas envie d’entrer dans la chambre 123 aujourd’hui. De faire connaissance avec cette dame.

Il y a trois ailes dans ce bâtiment. 25 chambres dans chaque. 75 en tout. 75 chambres. Autant d’histoires.
Vu du ciel, la bâtisse pourrait ressembler à un oiseau au long bec, planant, déployé, sur la campagne. Ou à un drone. C’est ce à quoi me fait penser le plan d’évacuation affiché dans le couloir. Un avion espion, oui, qui survole sans bruit des contrées interdites. Ou inconnues. Inaccessibles de jour.
75 chambres. Autant d’histoires.
Peut-être, la nuit, ce bâtiment s’envole-t-il en silence ; peut-être quitte–il les terres humides de la prairie en contrebas ; peut-être oui, s’élance-t-il, tel un albatros retrouvant son envol, dans les souffles noirs de leurs songes.
Quand je me déplace, mes nuits de veille, quand je parcours, sans bruit, les couloirs assoupis, il me semble que des rêves sourdent derrière chaque porte ; que le bâtiment palpite de tous les souvenirs accumulés.
Toute une humanité rassemblée là, dans le silence de la nuit, dans la décrépitude des corps.
Que vais-je faire de vos vies, gens du voyage, gens de passage ?
Pendant mes nuits, quand je regagne le petit bureau de veille, j’ouvre mon cartable. Des carnets s’y entassent. 75 en tout. Et je note. Je note. Je cours contre l'oubli.
Demain, je porterai le déjeuner à la dame de la chambre 123.
Elle me dira son nom.
J’ouvrirai un nouveau carnet.

 

Imago

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 05:35

 

 

- Docteur Peyron ! Docteur Peyron ! Venez vite ! Un accident terrible est arrivé !
- Allons bon, quoi encore ? Ils vont tous finir par me rendre aussi fous qu'eux ! C'est qui, cette fois, Mademoiselle Rachel ?
- C'est Van Gogue ! Il s'est coupé l'oreille dans les toilettes !
- Allons bon ! Il vaut mieux entendre ça que d'être sourd. Il faudrait qu'ils arrêtent de songer à devenir Président de la République le matin en se rasant, aussi !
- Sans compter, docteur, tous ceux qui se prennent pour Bonaparte et rêvent de devenir Napoléon !
- Bon dites donc, Rachel, on n'est pas payés pour philosopher, non plus ! Vous l'avez mené à l'infirmerie ?
- Oui, Docteur. De toute façon on peut le suivre à la trace tant il a pissé de sang partout.
- Bon, calmez-vous maintenant Rachel. Ce n'est pas parce que c'est Van Gogue qu'il faut être tournedéboussolée comme ça !

***

Après la pose du bandage, on a mené le blessé dans sa chambre. Le docteur Peyron, abasourdi, regarde le peintre hébété.
- Enfin, Vincent... Vous êtes quelqu'un de raisonnable à priori. Vous savez bien que c'est trop tard pour devenir un très grand musicien. Ici à Saint-DoRémy-de-Provence on vous apprend juste les rudiments pour une reconversion professionnelle. Et ce n'est pas forcément en devenant sourd qu'on acquiert du génie. Beethoven a commencé petit, comme Le Nain d'ailleurs, à faire ses gammes. Enfin, lui, ce n'est pas un bon exemple, c'est aussi un peintre.
- Docteur. J'ai rencontré Dieu dans le jardin, cette nuit !
- Ici, à l'hospice de Saint-Paul-de-Mausole ? Mais, mon pauvre garçon, que viendrait-il faire chez nous ? Une clinique d'artistes dépressifs, si vous croyez qu'il n'a que ça à visiter !
- Il... Il cherchait l'ascenseur pour remonter au Paradis !
- Vous divaguez,Vincent. L'électricité vient à peine d'être inventée et Roux n'a pas encore rencontré Combaluzier ni Jacob Delafon. Mais je m'égare.

Un temps.

- A quoi est-ce qu'il ressemble, Dieu ?
- Il a un costume élégant, une petite moustache à la David Niven, il porte une cape et un chapeau haut-de forme.
- Est-ce qu'il avait une auréole, au moins ?
- Plusieurs. Deux en-dessous des bras et une sous le chapeau qui brillait bien plus fort qu'un bec de gaz. Et...
- Oui ?
- Il avait une braguette magique de magicien.
- Baguette, Vincent. On dit "baguette" et pas "braguette" !
- Et il était pieds nus à dix centimètres au-dessus du sol.
- Ah oui, ça je connais. C'est de la calcéophobie lévitationnante et trébuchante. "Felix levitans qui potuit sui corporis levitatem cognoscere". Bon, admettons, vous avez rencontré Dieu. Ce n'est pas une raison suffisante pour se couper l'oreille ! Vous imaginez ? Si tous les gens qui prétendent être en rapport avec lui se mutilaient une partie du corps ou de l'esprit, dans quel monde vivrions-nous ?
- Mais je vous assure que c'était Dieu. La preuve c'est qu'il m'a parlé et qu'il m'a reconnu. Il m'a dit qu'il a vu mon portrait dans le bureau de Saint-Pierre.
- Ce n'est pas sérieux, Vincent. Vous savez très bien que votre autoportrait on en a fait don à Mademoiselle Rachel.
- Dieu entend tout, voit tout, sait tout et achète tout à la Samaritaine. Peut-être que Rachel a revendu la toile là-bas ?
- Vous savez aussi, je suis désolé de vous le redire, que toutes vos toiles sont invendables ! C'est pour ça que vous êtes ici. C'est ce qui est à l'origine de votre dépression. On vous a proposé une reconversion mais avec votre tête de mule de « Flamind d'bos » vous ne voulez pas admettre que vous gagneriez mieux votre vie en jouant du triangle dans un orchestre symphonique qu'en barbizonnouillant des toiles à grands coups de couteau !
- Vous vous trompez, Docteur. Dieu m'a dit que dans cent ans mes toiles vaudront des millions.
- Eh bien soit ! Si vos visions nocturnes ont plus de poids que la parole des scientifiques, alors faites en à votre tête ! Vivez cent ans de plus, devenez immortel ! Mais ça n'est pas en vous mutilant de la sorte que vous pourrez entendre sonner votre heure de gloire ! En attendant, le temps que votre blessure cicatrise, vous allez garder la chambre.
- Est-ce que je peux la repeindre ?
- Quoi ? Elles ne vous plaisent pas, les couleurs ?
- Non, tout ce blanc, ça me déprime. C'est la couleur du deuil au Japon.
- Bon OK, mais vous me faites un storyboard, d'abord. Sur une petite toile avant que je vous donne des rouleaux, de la peinture et des bâche plastiques. Et quand vous repeindrez le plafond, si on vous demande l'échelle, surtout ne vous accrochez pas au pinceau !

***

- Qu'est-ce que je fais de l'oreille, Docteur ?
- Poubelle, Rachel ! Son oreille ne vaut pas plus cher que ses croûtes !
- Ah bon ? Parce qu'en plus il a de l'impétigo ?
- Non, je parle de ses toiles. Ca vous intéresse toujours, vous, sa peinture ?
- Ben, oui ! Je crois que quand il sera mort elles prendront de la valeur. C'est toujours comme ça avec les artistes. Regardez Mozart, Galilée...
- Vous m'étonnerez toujours, vous les jeunes, avec vos spéculations insensées. Mais tant pis pour vous, vous devrez attendre un peu pour celui-là. Il n'est pas encore assez fou pour vouloir mourir : au moment de se trancher la carotide, il a ripé sur l'oreille. Ca s'appelle "lober" au football !
- Docteur, qu'est-ce qu'on va dire à la police ? Le concierge est allé prévenir le commissaire.
- On dira qu'il nettoyait son pinceau et que le coup est parti tout seul.

Bien évidemment, pour que la chute de cette histoire ne manque pas de sel, Rachel a désobéi : elle en a mis dans une boîte et elle a posé l'oreille dedans pour la conserver. Il paraît que le crâne d'Henri IV se balade dans la nature. L'oreille de Van Gogh, plus tard, ça pourra valoir peut-être autant que les toilettes en faïence de John Lennon ou la radio des poumons de Marilyn Monroe, non ?

 

Joe Krapov

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 18:18

 

 

Chaque année, depuis six ans, je loue une chambre, une petite chambre rien que pour moi dans une auberge un peu retirée du monde.
Chaque année quand j'arrive la patronne me sourit en me serrant la main, m'aide à monter mes valises et me laisse tranquille pendant tout le séjour.
Elle ne m'adresse plus la parole.
C'est convenu.
J'ai fixé la durée des séjours à sept jours pendant sept ans
Chaque année je décale l'arrivée d'un jour, pour connaître l'alternance, le changement dans une quête de perfection et de constance qui est la mienne.
J'appelle cette retraite mon caprice de vie et la tenancière joue le jeu.
Elle doit me trouver originale.
Elle n'en dit rien.
Je crois pourtant que je la touche et quelle respecte en silence mon séjour particulier comme si elle avait compris que je ne pouvais pas faire autrement.

Comme si elle avait saisi la force qui m'habite ...

En effet, rien n'est laissé au hasard.
Avant mon arrivée la chambre a été mise à mon goût.
Il est impératif que chaque année elle soit exactement la même que la précédente.
Je fais une expérience avec le temps.
Je le bloque.
Je l'occupe.
Je le détourne.
Je le détends.
Je lui fait un pied de nez.
Je m'amuse à l'immobiliser.
Je joue à le sentir passer.

Dans la chambre, le bois sent la cire d'abeille.
Les murs la fraîcheur d'un air qui est entré quelques heures durant par la fenêtre.
Les tissus sont propres, parfumés à la lavande bien entendu.
L'ordre règne.
Quand je m'allonge sur le lit, je me sens heureuse.
C'est très important de se sentir heureuse, en paix, tranquille. 

Pendant ce temps, doux et plaisant que je m'accorde annuellement, je ne fais qu'une chose : rien.
Je retiens mon souffle, je m'endors, je me réveille et je mange.  
Je m'allonge sur le lit le plus d'heures possibles et j'essaie de faire entrer en moi tout ce qui peut être source d'inspiration et de détente.
Le craquement d'un plancher à l'étage.
Les talons de l'aubergiste qui m'amène le plateau et le pose sur le petit guéridon.
L'orage qui gronde.
La pluie qui tombe.
Le tissu qui se froisse lorsque je me retourne.
Tous ces sons s'enfouissent en cachette dans mon corps que je tiens nu par respect pour les draps.

Je suis allongée, ferme les yeux, respire, respire encore et mon corps monte et descend, comme une danse sous le lin.
Ce n'est pas de la méditation à proprement parlé, ni du yoga ; non rien de tout cela.
C'est une retraite simple, agréable, dans le sens de repos, de recherche, de calme, de paix.
Je ne rends hommage à rien ni à personne.
Je ne suis là que pour jouer un rituel, une mise en scène, un théâtre où je suis à la fois le metteur en scène et l'actrice.
Je me joue du temps qui passe, de la vie de l'autre, de l'absence d'agitation, du calme, du repos de l'ordre et du silence.
Je mets en scène l'inutilité, l'immobilité, l'inertie et le vide qui les accompagne.
Je cherche comment on peut, comme ça, tranquillement, oublier le monde, oublier le tourbillon de la vie, de l'effort, de la douleur harassante et des blessures stupides infligées par l'action, par la course, par la précipitation.


Je cherche dans cette chambre le respect du repos et du silence.

Sept jours durant, pendant sept ans, je crois que je mets en scène ma patience ...


Annick SB

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