La sélitophrénie est un mot qui ne se traduit guère en français. Même si on a fait du grec et du latin dans sa jeunesse, on a du mal à le traduire, sa racine viendrait d’un très ancien mot hellène qui signifierait « art de tenir un fromage dans son bec sans se casser la gueule », popularisé par le poète et fabuliste universel qu’est Jean de la Fontaine. Mais ne brûlons pas les étapes.
Si la sélitophrénie s’est développée dans les siècles passés, c’est que les braves bûcherons de la forêt noire, qui n’avaient plus d’argent pour nourrir leurs enfants, dressaient des corbeaux à cet art unique pour leur permettre de subsister sans eux et surtout de se donner bonne conscience. Les corbeaux étaient dressés pour aller voler les fromages des riches fermiers et les apportaient à leurs petits protégés qui, ainsi, ne mouraient pas de faim.
La sélitophrénie, comme je viens de le dire, c’est l’art, pour un corbeau, de tenir un fromage dans son bec sans se casser la gueule. Et ne croyez pas que ce soit un exercice simple pour lui. Ah ! Que non ! Pour se faire, sachez-le, le corbeau doit procéder par étapes. Ne croyez pas qu’il ait tenu un camembert ou un brie comme ça, au premier essai, sans tomber de sa branche ! Non, il s’est déjà exercé sur un plus petit modèle, pour commencer, sur un apéricube, qui lui collait un peu aux dents, puis sur un babybel, qu’il lui fallut déshabiller avant usage, ensuite sur un petit st-Morey, dont il trouva la texture très agréable. Et ce n’est que quelques décennies plus tard qu’on en est arrivé au résultat décrit par notre ami Jean. C’est pourquoi ce dernier fit plusieurs versions (inconnues à ce jour) de sa célèbre fable, la première étant :
Maître Corbeau sur les bords du Danube
tenait en son bec un apéricube.
Il y eut aussi
Maître corbeau dans les forêts de Méribel
tenait en son bec un babybel
Etc., etc….
Conseil : Si vous voulez dresser un corbeau à ce genre d’exercice, évitez la cancoillotte, le Maroilles ou le munster. Ca lui collerait aux dents et risquerait d’ l’étouffer. De toutes manières, ce serait inutile, car les renards n’aiment que les camemberts et les corbeaux détestent le cumin. Ca leur donne des démangeaisons.
Bon, pour en revenir à notre propos, sachez quand même que le bec d’un corbeau n’est pas adapté à ce genre de prouesse, donc que cette fable ne tient pas debout, qu’elle est idiote, alors, évitez de lancer aux corbeaux de votre voisinage un chaource ou un Saint-Paulin, un bon croûton de pain dur fera l’affaire, et ça vous coûtera moins cher.
Pour conclure, si vous possédez un corbeau japonais naturalisé allemand, n’employez jamais devant lui le mot komorebi, il risquerait de se transformer en vilain sorcier et de vous jeter au visage de la poudre de perlimpinpin qui vous rendrait définitivement aveugles. Allez plutôt le promener au lac de Titisee en lui parlant de la waldeinsamkeit . Il comprendra, j’en suis certaine, les corbeaux, à condition de ne pas trop leur parler de fromage, sont des êtres sensibles et très intelligents…
Cloclo