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atelier d'écriture en ligne

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Le manteau de ma mère. Pascal

 

Vous souvenez-vous de l’ancienne Bibliothèque Municipale ? Celle qui était en bas de la ville, rue des Clercs, juste à côté des bureaux de la Police de Romans ?...  

 

Mes souvenirs sont coriaces et ce que je me rappelle le mieux, ce sont toutes ces enfilades de livres savants alignés doctement à leur place. Par affinité, par siècle et par ordre alphabétique, ils veillaient, adossés contre leurs étagères, à l’abri des fortes lumières. C’était un endroit solennel, un peu comme dans le chœur d’une église.

 

Le seul bruit de la lourde porte d’entrée soulevait les regards réprobateurs des habitués communiant assidûment avec leur lecture. A l’entrée, à gauche, il y avait une dame bien mise derrière son antique bureau. Tout autour d’elle, c’était plein de boîtes avec des petits cartons aux moult références cabalistiques. Elle savait tout de ses livres, cette dame. Après quelques chuchotements complices échangés, elle cochait, elle biffait, elle classait, elle enregistrait et elle reprenait les six livres que ma mère rapportait chaque semaine. Numérotés, répertoriés, référencés, matriculés, les livres des étagères avaient tous leur pedigree dans ce sanctuaire.

 

Maman avait pratiquement tout dévoré dans cet antre de Culture ; elle était une fervente adepte de la lecture et de tous les voyages qu’elle procure. Son billet de sortie, c’était sa carte d’abonnement à la Bibliothèque Municipale. Elle s’évadait de son quotidien morose, de ses tâches ménagères, de ses difficultés ordinaires, dans l’oubli baroudeur. Passagère clandestine aux bras de ses héros, éternelle aventurière dans ses livres, voyageuse infatigable au-delà des frontières sensationnelles, elle s’intéressait à tout. Nul ne pouvait prétendre lui apprendre quelque chose tant l’étendue de ses connaissances de bibliophage étaient immense. Des contrées inhospitalières de la Nouvelle Guinée aux confins de la Manchourie, de la civilisation aztèque aux pyramides égyptiennes, des premiers colons américains aux derniers indiens Aléoutes, elle pouvait nous embarquer au fil de ses conversations de bout du monde avec des explications toujours exaltées. M’man buvait tout ce qu’elle lisait, c’était son issue de secours, sa quête insatiable, et elle vivait dans son univers sans haine, sans guerre et sans frontière.

Très vite, complètement absorbée par la lecture d’une préface, d’une fin de chapitre ou d’une quatrième de couverture, elle me laissait enfin libre de l’emprisonnement de sa main. Doucement, je me désamarrais de sa surveillance et je m’en allais balader au hasard des cryptes profondes de la bibliothèque.

 

Jusqu’au plafond, c’était des murs de livres qui décoraient les hautes pièces. Chaque recoin, chaque niche, chaque cavité, avait son fascicule, sa brochure, son recueil, son bouquin. Sous les voûtes séculaires s’empilaient des tonnes de volumes anciens ; c’était des éditions originales, des œuvres complètes, des collections rares, des manuscrits aux pages racornies, des grimoires aux effets intimidants. Leurs couvertures étaient des épaisses carapaces comme si tout l’intérieur n’était qu’une suite de grands secrets ! De certains, s’échappait une petite languette en tissu de couleur, avec des franges amusantes, d’autres avaient leurs pages colorées de jaune et c’était comme des pavés d’or entassés sur les étagères. Je passais mon doigt curieux le long de ces reliques ; parfois granuleuses, parfois lisses, parfois tièdes, parfois froides, les reliures se laissaient caresser mais j’avais toujours peur de me faire aspirer entre les couvertures. Soupçonneuse, la dame de l’entrée me surveillait comme si j’avais apporté un briquet. Ses gros yeux me disaient de ne toucher à rien et je m’enfuyais hors de portée de sa vigilance…  

Il y avait des livres énormes avec plein de pages, je n’aurais même pas pu les soulever ; et d’autres très petits comme si leurs auteurs n’avaient plus eu d’imagination, plus d’encre, ou juste assez pour écrire des poèmes. Mais partout, partout, ce n’était que des livres avec pas une seule image dedans. Maman devait bien s’ennuyer avec cette lecture, cet enchevêtrement de mots aux caractères si petits, ces majuscules si grandes et toutes ces phrases aux insinuations tellement mystérieuses…

 

De temps en temps, j’allais la retrouver pour ne pas m’égarer complètement dans le dédale inquiétant des rayonnages ténébreux. Mais c’est elle qui n’était plus là. Engloutie dans l’excursion d’un chapitre, investie jusqu’aux frissons, en décalage féerique, elle souriait en se regardant dans les mots étalés sur la page ouverte à son intérêt.

Entre les couvertures d’un bouquin, elle n’avait jamais froid, m’man. Elle devait visiter quelques planètes inconnues, quelques tribus amazoniennes ou quelques steppes des lointaines contrées soviétiques. Elle tenait son livre avec une grande dévotion, comme on tient son missel à l’heure de la Célébration. Maman était de confession encyclopédique.

J’étais presque jaloux de ne plus être le détenteur de toutes ses attentions. Enfin, loin de son aura transcendée, je m’accommodais de son enveloppe…

 

La règle d’or, c’était le silence, bien plus rigoureux qu’à l’hôpital. Entre des toussotements étouffés, des grincements de chaise et des brefs éclats de voix, on entendait les « chut » autoritaires de la bibliothécaire qui couraient dans l’air. Ici, c’était la symphonie du silence. Si par malheur une porte claquait, un rire fusait, un livre dégringolait, c’était aussitôt la chasse au contrevenant. Un livre qui tombe à terre, c’est comme un petit oiseau blessé ; les ailes de ses pages gisent écartelées sur le carrelage. On dirait qu’il saigne ses mots pendant ce ravage ; vous avez remarqué ?

 

J’aimais bien renifler les livres. Chaque travée avait son parfum. J’ai toujours pensé qu’une bibliothèque, c’est un peu comme un grand champ de fleurs et tous les lecteurs passionnés en sont naturellement les heureux jardiniers. Dans les sillons organisés des étagères, les livres mûrissent ; ils poussent encore quand un bouquineur désireux déplie ses pages au soleil de sa curiosité. Le style, les métaphores, l’imagination, l’aventure, sont autant d’effluves nouveaux l’enivrant d’enchantements prometteurs. Au hasard d’un livre feuilleté, c’est Alfred de Musset qui jaillit dans la pièce en frottant son habit de dandy. Ce sont les cris des Misérables qui font l’écho de Paris sous les voûtes anciennes. C’est le père Goriot, le vermicellier, qui cherche encore ses filles dans les allées. Et si les ampoules de la bibliothèque se ravivent un instant, c’est forcément le souffle brûlant des parnassiens qui discourent de leurs passions...

 

Je connaissais tout des labyrinthes, des portes secrètes, des couloirs de la bibliothèque, des regards terribles de la préposée aux livres, quand je tirais sur la manche du manteau de ma mère. Alors, elle me regardait un instant comme si j’étais soudain devenu un intrus, ô combien superflu, dans son monde de littérature. Enfin, retrouvant le chemin de la réalité, raccrochant ses wagons, elle fonçait faire enregistrer ses six bouquins et nous rentrions en courant jusqu’à la maison…

 

 

Pascal.

 

 

sujet semaine 36/2015  - clic

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J
des lieux à protéger dont on devrait ouvrir les portes à tous les enfants du monde
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P
Il y a quelques temps, j'avais déposé ce texte chez "Tu es de Romans sur Isère" sur Facebook. Une dame m'avait contacté suite à sa lecture; c'était sa maman qui était alors la préposée à l'entrée de la bibliothèque.
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M
Je ne me souviens pas ce celle-là, non... <br /> Celle de mon coeur est vivante et pas silencieuse, on pouvait, et on peut toujours, y papoter ou s'asseoir pour découvrir les livres.
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C
Quelle belle ambiance ! j'ai dégusté tous les détails. Et les petites fiches... c'était un de ces boulots. Avec l'informatique tout a changé... même les vieilles bibliothéquaires :-)
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L
souvenir solitaire pour moi car ma mère aime les livres mais pas les bibli
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J
Ah j'ai connu la biblio municipale aussi, le samedi soir, 1 franc belge la location à la semaine... car m'an n'achetait pas les bouquins... rayon BD pour moi, merci Pascal !
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