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Sujet semaine 35/2016 - clic
Pour le Marquis de Bonnemine seuls comptaient ses acres de potagers et vergers qu’il parcourait de bon matin donnant un ordre ici, organisant une taille là-bas. Ce hobereau dans la fleur de l’âge n’était jamais aussi satisfait qu’à l’époque des récoltes. Savoir ses caves, greniers et glacière gorgés de fruits et légumes lui procurait un plaisir aussi intense qu’une partie de chasse dans ses bois giboyeux.
Melba, sa très jeune épouse, s’ennuyait ferme tout le jour à organiser fêtes et festins à l’ombre des grands salons. Le marquis de Bonnemine poursuivant ses habitudes de célibataire et recevant ses voisins ou des hôtes plus lointains tous les vendredis, elle et la cuisinière en chef devaient innover sans cesse pour mettre en valeur les produits du domaine.
- Melba, ma douce, ne permettez pas au vilain soleil de hâler votre chair si douce. Ce teint de pêche blanche vous va à ravir et me fait vous aimer tant et tant…
Pauvre marquis ! Confiner pareillement la belle renforçait davantage son besoin d’évasion et de distractions joyeuses, de pas de danse et de rires spontanés, ce dont il n’était question les vendredis soirs, noblesse et bonne tenue obligent. A défaut, elle se lança dans la décoration de table, garnissant à foison corbeilles et vases de fleurs multicolores.
Les invités se pâmant devant ses réalisations et n’étant pas dupe d’une certaine flatterie perverse de leur part, Melba intercala peu à peu un fruit ou un légume dans ces montages, histoire de les surprendre et de les désarçonner.
Arcimboldo, un jeune valet venu de la lointaine Italie, aidait sa maîtresse de son mieux lui dégotant une pomme vermeille, un artichaut charnu, une noix dorée, un poireau moustachu, des pommes d’or minuscules et peu à peu ce fut lui qui composa de petits chefs-d’œuvre maraîchers. Et tandis que le Marquis était plongé dans l’Encyclopédie Botanique, Melba et son valet devenaient chaque jour plus intime.
Un soir, alors que les invités admiraient une corbeille de fruits, Arcimboldo occupé au service, inclina la tête ce qui intrigua son amoureuse. A son tour, elle changea de point de vue et son regard surpris mais rapidement réjoui découvrit non pas un simple assemblage de fruits mais la face rubiconde et graveleuse de son époux.
Ce jeu perdura durant de longs mois, le marquis naturalisé se voyant orné à outrances de ses petits ou grands défauts physiques et cela en toute impunité.
Un jour de mars, alors que les premières oies sauvages annonçaient les prochains beaux jours et que le marquis était affairé sur ses terres, Melba mit au monde un bel et solide enfant. Alerté, le Marquis s’encourut et fier comme un paon déclara l’enfant à son image sous le sourire un brin narquois de la jeune maman.
- Cher mari, il me serait agréable de prénommer votre fils Guiseppe, c’est tellement exotique !
Tout à son bonheur, le marquis acquiesça
Les années, lentement, s’écoulèrent. Arcimboldo, nostalgique, repartit pour son pays tandis que Melba, toujours aussi belle, se languissait peu à peu.
Le marquis de Bonnemine, rajeuni par le fait de sa paternité tardive, était plus actif que jamais. Il faisait planter arbres rares et légumes anciens, s’essayait à la culture d’une plante magique aux dires d’un bohémien ayant hiverné sur ses terres ou encore créait un bassin d’eau vive pour y élever des truites fario…
Le jeune Guiseppe le talonnait de près, toujours crayonnant à gestes précis le petit monde qui les entourait et leur complicité était un bonheur à voir.
De la graine au fruit vit l’espérance…
Pourtant ce n’est pas toujours la semence que l’on a plantée qui donne la plus belle récolte !
Mony