atelier d'écriture en ligne
sujet semaine 48/2016 - clic
Je passais mon dimanche avec mon amie à décoller du papier peint. L’atmosphère dans la pièce était humide, la décolleuse entretenant un brouillard d’advection au contact du sol. Sur le plancher des vaches détrempé traînaient des stratus et des spatules, qui, vues de l’escabeau, semblaient petites comme des jouets d’enfant lorsqu’on parvenait à apercevoir quelque chose dans une trouée.
« Tu sais où nous sommes ? » demanda mon amie. La visibilité était mauvaise. Nous avions mis le transistor en marche, afin d’écouter de la musique tout en travaillant, mais surtout pour pouvoir joindre le contrôle par radio si nous nous perdions. Nous ne négligeons jamais la sécurité. Et pourtant !
Le papier peint avait dû être bleu. Il faisait beau, d’ailleurs, quand nous avions entamé le décollage, mais plus nous montions vers le plafond, plus le papier devenait gris, d’abord des strato-cumulus à mi-hauteur, puis des altocumulus qui formaient des rouleaux et des lamelles menaçantes. Nous aurions dû renoncer et redescendre boire un vin chaud dans la cuisine.
Au lieu de quoi, mon amie, sortie un instant, revenait par le couloir en poussant un chariot.« Tu veux un café, mon amour ? Ou un sandwich ? » D’habitude, je prends le temps de regarder s’il y a des articles intéressants, à cause du duty-free. Mais pas ce dimanche, car la situation se dégradait de minute en minute, un puissant tower cumulus commençant à se former au-dessus du seau d’eau chaude dans lequel nous rincions les éponges.
Grimpant toujours plus haut sur l’escabeau, marche après marche, je sentais confusément que je me perdais dans une stratégie de décision séquentielle inadaptée au mauvais temps. Le stress me gagnait. Puis ce fut pire. A la douzième marche, je fus pris de maux de tête et d’une impression de fatigue. Il est vrai que nous décollions du papier peint depuis le matin. A la dix-huitième, je me sentis somnolent et laissai tomber ma spatule, qui tomba en tournoyant et se crasha dans une forêt de lambeaux de papier. Une formidable mauvaise humeur envahit mon cerveau aussi soudainement que la brise de mer.
Je grimpai cependant jusqu’à la vingt-cinquième marche et je fis bien, car au fur et à mesure de mon ascension, une merveilleuse euphorie s’empara peu à peu de mon esprit et ne me quitta plus. Je croisai des oiseaux migrateurs et des contre-ténors, qui sont les seuls à chanter dans ces hauteurs. Mon amie avait mis le transistor à fond, car elle adore Philippe Jaroussky. Je pense même avoir vu des anges, mais je sus plus tard que c’était en rêve.
« Nous avons bien avancé aujourd’hui » dit mon amie. Le ciel était dégagé, les murs nus, elle avait même déjà fourré tous les débris dans un grand sac. « Quand je t’ai vu dormir au sommet de l’escabeau avec un sourire béat, je n’ai pas eu le cœur à te réveiller », dit-elle. « Mais, chérie, j’étais en hypoxie ! » Elle ne m’écoutait pas. « Maintenant, la chambre. » Et peu après, sans outils, sans vêtements de travail, nous avons grimpé au septième ciel.
Bricabrac