atelier d'écriture en ligne

sujet 12/2018 - clic
MAI 1968
Elle en avait du travail à faire Lucette des Lilas, et même par-dessus la tête ! Elle écrivait, écrivait, écrivait encore, mais ces manuscrits ne lui appartenaient pas. On ne les lui confiait seulement pour être traduits.
Aux Lilas, à part le poinçonneur du métro, elle ne connaissait personne. Mais quand par les ondes hertziennes lui venait aux oreilles la petite musique récurrente d’une révolution estudiantine qui grondait un peu plus chaque jour, elle finit par se dire que ça lui ferait le plus grand bien de sortir le nez de ces manuscrits barbants et d'aller voir de plus près en quoi elle consistait vraiment cette révolution !
Ah, elle avait eu le nez creux Lucette d’ aller observer de près le quartier Latin début mai ! C’était la pagaille un peu partout, et bien qu’elle ne soit plus étudiante, ni salariée d’une entreprise, ni même gréviste, elle se sentait concernée par l’ambiance vibrante de cette jeune population exaltée qui ne demandait qu’à en découdre avec l’adversité. Mais Lucette trouvait l’adversité drôlement bien armée avec ses casques, ses matraques, ses bombettes de gaz lacrymogènes, ses boucliers en bandoulière et ses mines patibulaires ! Un peu trop armée à son goût, elle qui était venue en touriste avec sa petite robe en Liberty et son joli sac à main jaune !
Elle se réfugia vite sous un porche d’immeuble à l’angle de la rue de Danton dès qu’ elle aperçut une meute hurlante débouler du boulevard Saint Germain, en direction d’un comité d’accueil de CRS qui les attendait au croisement du boulevard Saint Michel.
C’est là qu’elle fit la connaissance de Pierre. Pierre le photographe de presse qui venait prendre des clichés depuis les étages supérieurs où logeait un ami. Devant son air paniqué il l’invita à le suivre. La révolution se faisait presque devant leurs yeux, en fait tout le quartier était en état de siège. A la fenêtre Pierre jubilait et Lucette s'affolait devant un spectacle auquel elle n’était pas préparée.
Au petit matin alors qu’elle avait fini par s’ endormir dans un confortable fauteuil pendant les allées et venues nocturnes de Pierre, celui-ci la réveilla et lui demanda si elle voulait toujours le suivre, il allait faire un dernier état des lieux du quartier pendant que le calme était revenu… Ce qu’il lui fit découvrir la stupéfia : des graffitis, partout des affichettes ou des graffitis avec des slogans grandiloquents et poétiques, qui revendiquaient la liberté, l'insolence et parfois l'amour, sur fond de vitrines brisées ou de rideaux de fer baissés et de pavés éparpillés. Pierre photographiait tout ce qu’il pouvait avant de rejoindre son journal.
“Si tu es d'accord, j’aimerais bien que l’on se revoie après tout ce bordel, je serai plus libre !” lui lança-t’il soudain. Et au moment de se quitter, il griffonna son numéro de téléphone sur un morceau de papier.
Lucette reprit le métro en direction des Lilas, au portillon elle salua le poinçonneur qui s’était remis à faire des petits trous, encore des petits trous, toujours des petits trous, sur les rares billets qu’on lui tendaient.
MAI 2008
En secouant un ancien dictionnaire avant de le recycler aux vieux papiers, un petit pliage s' échappa d'entre les pages. Lucette le déplia et mit un moment avant que le souvenir du prénom et du numéro qui suivait, lui reviennent en mémoire… “Pierre ?… Pierre ! Mon dieu, je l’avais tellement cherché ce bout de papier !”
C’était le dernier vestige d’un petit graffiti de mai 68 qui avait été involontairement caché pendant 40 années aux yeux de tous, mais surtout à ceux de Lucette !
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