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J’ai retrouvé au fond d’une armoire un vieux gramophone acheté par ma famille sur une brocante du Sud. Combien d’heures avons-nous passées à écouter ces vieilles chansons d’artistes inconnus et à la voix éraillée, ou de chanteuses au timbre suraigu dont les notes les plus hautes écorchaient nos pauvres oreilles à nous en rendre sourds.
Le gramophone était une curiosité pour tous. Il surprenait les enfants, habitués à des pratiques d’écoute plus modernes, faisait battre le cœur des anciens et nous, entre les deux, nous gaussions des réactions de chacun.
Parmi tous les titres à notre disposition, il m’en reste un, gravé à jamais dans ma mémoire, car il fut l’occasion pour nous de faire une farce à notre voisin, grand mélomane et directeur d’un groupe musical réputé dans toute la région.
Il s’agissait d’un titre très connu dans les années 30 et interprété par deux grands chanteurs, Fred Goin et Louis Zucca dont le nom ne dit plus rien à personne à présent. Servi par des voix puissantes, grave et caverneuse pour l’un, plutôt haut perchée pour l’autre, qui s’accordaient magnifiquement dans leur chanson fétiche intitulée L’angélus de la mer.
A l'horizon se lève et rit l'aube vermeille ...
Marins perdus en mer !
Voici l'heure où là-bas le vieux clocher s'éveille
Et chante au matin clair...
Entendez-vous ? Dans la brise qui jase
Tinte l'écho des cloches du pays…
J’oubliais de dire que l’intensité du son ne se réglait pas sur le gramophone et que la puissance sonore pouvait atteindre des sommets vertigineux. Un matin, vers 7 heures, l’un de nous alla disposer l’engin sur le paillasson de notre voisin, inséra vivement le 78 tours dont j’ai parlé plus haut et enclencha rapidement le mécanisme tout en posant délicatement l’aiguille sur le premier sillon. Puis rejoignit la maison en courant.
La suite ne se fit pas attendre, et tout le quartier put profiter de cette merveilleuse chanson, inconnue de la plupart de ses habitants, vu que ces nouveaux lotissements abritaient une population plutôt jeune.
Au loin, c'est l'Angélus !
C'est l'Angélus qui sonne
A genoux donc sous le ciel bleu,
A genoux donc et priez Dieu !
Laboureurs de la mer,
Et que le jour rayonne !
C'est l'Angélus !
C'est l'Angélus !
Nous étions rentrés depuis bien longtemps dans nos pénates et ne pûmes hélas pas profiter de la réaction de nos charmants voisins, réveillés brutalement par ce superbe duo. Mais notre forfait fut vite découvert. Nous étions les seuls à pouvoir leur faire une telle blague. Le gramophone nous fut retourné dans la journée même avec un gentil cadeau l’accompagnant : un disque Odéon encore dans sa pochette et intitulé : Avoir un bon copain, chanson exécutée par Henri Garat, extrait de l’opérette Le chemin du paradis.
Avoir un bon copain
Voilà c'qui y a d'meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain. clic
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PS Je vous rassure, malgré cette blague, nous restâmes tous de « bons copains ».
(Histoire vraie, je possède toujours le fameux gramophone et les disques qui vont avec )