atelier d'écriture en ligne
Dans l’étang profond, dans l’étang reculé, une grenouille toute jeune, cherchait un compagnon tout jeune et tout beau, un compagnon de route ou de jeux, un compagnon de boue. Elle avait beau se faire belle et faire clignoter ses yeux comme des appels de phare sur l’étang noir, seul le silence répondait à ses avances.
Cette belle Princesse offerte, en robe du soir toute verte, faisait des ronds dans l’eau glauque et gobait quelques moustiques au passage.
Elle sautait et s’agrippait sur les tiges des roseaux en quête, de son tourtereau palmé. Elle coassait fort ses plaintes, ses désirs de jeunesse, s’accordait au beau printemps dans la nuit et jalousait déjà les premiers têtards en avance d’éclosion.
Et voilà notre belle grenouille qui s’aventure sous quelques nénuphars aux racines fleuries. Un monstrueux brochet, en recherche d’un encas, vient chatouiller notre petite rainette. Elle court, elle court sur l’étang glauque et échappe aux dents du vilain prédateur. Toute retournée, elle reprend son souffle mais comme le printemps s’avance dans la nuit, la voilà repartie.
Alors de nouveau, elle se jette à l’eau... Encore quelques brasses pour danser au milieu du plan d’eau, elle répète sa chanson et appelle son Charmant. Un vieux crapaud, hideux et plein de verrues lui répond qu’il aimerait bien dormir, qu’elle aille jouer ailleurs parce qu’elle fait bien des vagues et bien des remous pour une si petite grenouille. Effrayée, notre jolie petite verte court, court sur l’étang glauque et se réfugie quelques instants sur un affleurement. A peine le temps de reprendre son haleine et la voilà qui chante encore plus fort car le printemps n’attend pas.
Elle est bien sur son rocher, sur son île déserte et comme on est vendredi...
Tout à coup, le froissement d’ailes d’un méchant nocturne, un vil hibou avec ses grands yeux ronds la fait plonger dans la mare alors, elle court, elle court sur l’étang glauque et échappe de justesse aux griffes acérées du chasseur déçu. Enfoncée dans la boue jusqu’au cou, cachée, sa belle robe toute tachée, elle pense qu’il est bien difficile de trouver un prétendant si elle reste dans son trou et le printemps s’avance bien vite.
Alors, elle palme et fait des rondes.
Elle récite ses chansons de grenouille, s’invente des tremolos et la belle inconsciente appelle, appelle ses courtisans. En désespoir, de bonds et de rebonds, elle se pose sur la berge pour reprendre son jeune souffle de *batracienne et se dit qu’il faut chercher encore et que sans doute, il dort.
Et puis, elle veut le plus beau, le plus fort.
Soudain le reniflement intéressé d’un renard bien roux, sur sa nuque, la fait sauter bien plus haut que les roseaux stupéfaits. Elle court, elle court sur l’étang glauque avec des frissons de grande trouille pour une si petite grenouille. Haletante, la robe défaite, les yeux apeurés et les pattes tremblantes, elle se dit qu’il est bien imprudent de continuer à peupler cet étang, qu’il est bien mal fréquenté et qu’elle ne chante pas assez fort pour rameuter sa troupe de petits amis. Elle coasse et claque des palmes pour des refrains de gigues en se disant que le printemps n’attend pas.
Elle se baigne avec ardeur et déforme l’onde sans pudeur en admirant ses cuisses...
Dans l’eau noire, un sillage en mauvais présage se rapproche de notre belle écervelée. Son petit instinct de jeune grenouille l’a fait bondir sur une vieille planche vermoulue dérangée aussi par ses petites vagues. Un serpent en habits de traqueur vient de lui siffler sa chanson… Alors, elle court, elle court sur l’étang glauque, se promettant bien d’éviter ces parages tortueux et cette langue fourchue, se promettant encore de s’essouffler à chanter sa complainte de petite grenouille en mal d’amoureux car le printemps est en route.
Elle se regarde dans le miroir de l’eau et se trouve belle au milieu de toutes les étoiles mais où est donc son Beau ? N’y tenant plus, la voilà repartie pour ses ablutions de charmeuse. Elle navigue entre deux eaux, fouillant les dessous de feuilles abîmées dans l’onde, remuant la vase à coups de nez pour se faire et laisser des traces de son passage, pour attirer son conquérant, pour nager ensemble leur aventure aquatique de grenouille.
L’aube se dessine enfin et notre désespérée aphone en maux de gorge déployée se lamente et pleure son tourment d’esseulée.
Soudain au bout de la mare, au bout de son désespoir, un beau ruban rouge s’agite et l’appelle. Alors, elle court, elle court sur l’étang glauque. Son Chevalier l’attend et lui fait
des signes avec sa grande cape. Son petit cœur se serre quand elle s’accroche à son grand manteau et se sent soulevée par tant de bonheur. Voilà enfin son beau printemps…
Elle ferme les yeux, haletante, et pense déjà à ses œufs pour les accrocher sur quelques
branches noyées. Bientôt, voilà la Belle enfermée dans l’osier avec ses congénères.
Ils sont tous prisonniers et ont perdu l’envie de chanter.
Un gamin en culottes courtes, cueille des petites grenouilles vertes, au petit matin frais quand elles courent, courent sur l’étang glauque et quand le printemps ne les attend plus.
Pascal
Batracienne : Femelle du batracien… Dico le Petit Pascal