atelier d'écriture en ligne
Quand Ilaria l’avait invitée à venir passer la semaine du nouvel an chez elle, elle avait d’abord refusé. Une sorte de pressentiment,
sans aucun doute, qu’elle aurait mieux fait d’écouter. Mais Ilaria avait su trouver les bons arguments :
- Mais si ! viens ! sinon le petit Yulian ne va pas s’arrêter de demander où tu es et pourquoi tu n’es pas venue cette année ! Et
Eduardo aussi, il demandera où tu es ! Et Juan !
Alors elle s’était laissé convaincre, avait acheté des kilos de friandises pour les enfants et s’était embarquée. Ilaria avait promis
de venir la prendre à l’aéroport et le soir même elle reverrait tout ce petit monde chez la grand-mère à la table du réveillon. Comme les années précédentes.
Quand l’avion s’est posé sur le sol espagnol, le ciel était d’un bleu parfait et le soleil brillait. La température en cette belle
après-midi du 31 décembre atteignait 18°. Elle se dit que tout était bien, finalement.
Ilaria ne l’attendait pas à l’arrivée. Elle aura eu un contretemps, se dit-elle, ou une panne de voiture. Ou un visiteur intempestif,
qu’elle ne peut pas tout de suite mettre à la porte.
Elle s’installa sur un banc et reprit son livre pour éviter que d’autres taximen la prennent pour une pauvre femme abandonnée et lui
proposent leurs services. Pendant qu’elle cherchait Ilaria des yeux, là sur le parvis, trois d’entre eux l’avaient déjà abordée, parfois avec insistance, comme s’ils représentaient son unique et
dernière chance de rejoindre le monde habité.
Deux heures plus tard, elle se prit à le croire. Ilaria n’avait toujours pas donné signe de vie.
Puis tout à coup elle fut devant elle, un sourire un peu bizarre sur les lèvres :
- J’avais complètement oublié à quelle heure tu arrivais ! lui dit-elle. Ça fait longtemps que tu es là ?
- Un peu plus de deux heures…
Ilaria ne s’excusa même pas. Elle essaya de ne pas s’en formaliser, rangea son livre et la suivit jusqu’au parking.
Dans la voiture, la conversation se mit tout de suite à traîner. A la maison d’Ilaria, sa chambre n’était pas prête, les draps pour
son lit étaient encore dans la lessiveuse. Ilaria disparut dans son atelier. La maison était vide. Le petit Juan était reparti avec ses parents dans le nord du pays. Le petit Eduardo passait le
réveillon avec sa maman. Elle était seule.
Le soir, elles allèrent chez la grand-mère pour le repas du réveillon. Où Yulian, du haut de ses huit ans, avait décidé qu’il
n’embrassait plus personne. Il accepta cependant les friandises. Ilaria était enfermée dans son mutisme, seule la grand-mère essayait de mettre un peu d’ambiance, en buvant coupe sur
coupe.
Le lendemain, elle surprit les larmes d’Ilaria. Mais elle se sentit vite impuissante devant ce chagrin. Ilaria refusait de se confier
et lui déclara simplement :
- Ça fait cinq ans que je suis en dépression !
Puis elle s’enferma de nouveau dans son atelier d’où elle ne sortait même pas pour manger.
Livrée à elle-même dans ce pays dont elle ne parlait pas la langue, emprisonnée entre les murs qui entouraient la villa et ces autres
murs qui clôturaient l’ « urbanización San Felipe», loin de toute ville ou village, à se nourrir de pain sec trouvé dans un coin de la cuisine d’Ilaria ou d’oranges du jardin… elle compta qu’il
lui restait encore six jours avant de reprendre l’avion pour retourner dans son pays de vent et de pluie.
Puis elle découvrit cette brèche dans le mur et se mit à gravir la montagne qui commençait derrière l’ « urbanización ». Elle marcha
longtemps. Elle eut chaud et manqua de souffle mais elle ne s’arrêta que quand elle fut arrivée à hauteur des mélèzes et découvrit le versant suivant avec au loin les neiges éternelles de la
Sierra Nevada.
Alors enfin elle respira librement. Et l’air, l’azur, le vent léger dans les branches, le pépiement des oiseaux lui firent reprendre
conscience qu’elle était vivante et que cette terre était belle, malgré tout.
Adrienne