atelier d'écriture en ligne
Vous parlez d’un extraordinaire souvenir !...
Il faut le faire : me retrouver assis, comme ça, avec un instrument coincé entre les jambes, sans plus bien savoir ce que je fous dans le décor !... Comme vous me voyez là, je suis sous les ordres pervers de mes deux futurs témoins !... Ils m’ont embringué dans leurs délires et je dois satisfaire aux moindres de leurs caprices délirants !...
Ben oui, je joue le jeu…
Tout a commencé ce matin quand je me suis retrouvé chez ce coiffeur à moitié fou !...
Un vrai loufoque !... Il a commencé en douceur avec une brosse et un peigne, puis avec une paire de ciseaux et il m’a poursuivi avec une tondeuse de compétition !... Il m’a scalpé, cet hurluberlu !... Regardez, je n’ai plus un seul cheveu sur le caillou, il m’a fini à la pierre ponce en rigolant, ce merlan d’eau douce !... Je n’ose même pas me regarder dans la glace !... Si je me croise, je suis sûr que je m’enfuis en courant !... Tous les flics de mon quartier vont me demander mes papiers maintenant !... Quand j’ai passé ma main sur la tête, j’ai cru que je me caressais un genou !... Je ressemble au poupon de ma petite sœur ! Il voulait me couper les sourcils, les poils du nez et ceux des oreilles !... Si je l’avais laissé faire, il m’aurait rasé les poils du cul avec le même zèle !...
‘Tain, il a fallu que je le paie et que je lui laisse un gratifiant pourboire !... C’est dans mon contrat d’enterrement de vie de garçon !...
Mes deux témoins étaient pliés de rire tellement ils se foutaient de moi !...
Puis, ils m’ont embarqué chez un loueur de costumes, celui du bout de la rue.
Il devait être de mèche (si je puis dire) avec mes deux assassins, celui-là !... Il m’a fait mettre à poil pour essayer toutes sortes d’habits tous aussi hétéroclites les uns que les autres !... Heureusement que j’ai empêché le coiffeur de terminer son œuvre !...
Ha, j’avais l’air malin en tutu avec un toupet géant au… chapeau !... J’ai passé un vieil uniforme de cosmonaute et un autre de Pinocchio !... Ils ont longtemps hésité entre une panoplie d’indien sachem à cause des plumes de couleur et un habillement complet de Sissi impératrice !... Et moi, j’enfilais les habits, les colliers et les couronnes avec la mine abrutie de celui qui va bien se faire balader pendant toute la journée !...
L’autre con de loueur, il a sorti des fringues qui dormaient depuis des lustres dans la naphtaline !... Il était tout content de participer à la fête à mes dépens !... Pendant quelques minutes, j’étais tour à tour Apollon, Archimède, Anquetil (il voulait me louer le maillot jaune, le vélo et la pompe aussi) et, à la fin, j’étais Zorro, puis Zébulon et encore Zapata (sous les viva) !... Ils ont même voulu me déguiser en naturiste avec mon seul porte-monnaie autour du cou !...
Finalement, ils ont opté pour cette robe de bure qu’un bonze défroqué avait dû laisser en se changeant ici. Elle me gratte de partout cette saloperie et j’espère bien que c’est seulement le tissu !...
‘Tain, il a fallu que je le paie et que je lui laisse un gratifiant pourboire !... C’est dans mon contrat d’enterrement de vie de garçon !...
Je me suis retrouvé dans la rue, habillé en boudeur bonze errant !... Y’a même des gens qui me lançaient des pièces de monnaie sur le trottoir et d’autres, des quolibets !... Oui, j’étais pieds nus et nu sous ce sac de pommes de terre !... Si une patrouille de flics me tombe dessus, je suis bon pour la camisole de force comme seul prochain costume !... Une vie de moine, ce n’est pas une vie de tout repos !... La robe traînait par terre et je devais la tenir avec les mains pour marcher à peu près normalement…
Mes deux compères étaient sciés en deux. Eux, ils marchaient à la bière et, moi, je devais faire abstinence ! (l’habit fait le moine) Ils m’ont promené dans tout le quartier !...
J’ai reconnu mon facteur, le livreur de pizzas et une voisine !... Par contre, c’est ma concierge acariâtre qui m’a souri avec l’air certain de ne plus jamais m’ouvrir la porte de l’immeuble !...
Une petite vieille voulait que je lui récite quelques mantras et des gamins m’ont demandé si je n’avais pas déjà joué dans un feuilleton !... (une vague histoire de gentil scarabée)
Les gens s’arrêtaient dans la rue et ils regardaient un peu partout pour savoir s’ils n’étaient pas filmés dans un spot publicitaire pour une marque de lessive ou de riz complet. D’autres voulaient me faire signer des autographes sur des couvertures de livres d’ésotérisme ou de yoga !... Un type a même tenté de me parler en vieux dialecte tibétain pour prendre des nouvelles du pays !... (peut-être celui qui avait rendu son tablier au loueur d’habit)
Mes deux tortionnaires hilares m’ont poussé jusqu’au magasin de musique. Me manquait plus qu’une trompette ou une mandoline pour parfaire mon maquillage de troubadour asiatique !... Et s’ils voulaient me faire embarquer un piano (à queue), un saxophone de Saxe, un biniou andalou ou une cornemuse de Cornouaille ?... Mais non, ils n’avaient pas assez d’imagination…
Ils se sont arrêtés devant le comptoir où un vendeur efféminé semblait nous attendre…
Ce vrai gai, tapant dans ses mains manucurées, avait l’air tout ravi… Heureusement qu’ils ne m’ont pas habillé avec une jaquette flottante, mes deux précepteurs…
Mais, plusieurs fois, il a voulu regarder sous ma robe, ce satyre… Non mais !... Si j’avais l’air cloche dans son magasin de flûtes traversières et de pipeaux en véritable bois de Boulogne, je ne lui montrerais jamais le battant !...
L’était bien achalandé, l’en… foiré !... Il nous a sorti un rgya gling (hautbois), un dung dkar (conque), tout un jeu de gsil snyan mga (tambours) et une magnifique dril bu (cloche) !... L’était tout content de sa performance calée de fin musicologue oriental, le mignon épagneul du Tibet !... (c’était peut-être les instruments de contrebande du tibétain transfuge) Il m’aurait léché les mains si je n’avais pas tenu ma robe !...
Je me suis enfui jusque dans l’allée des instruments à corde !... J’ai attrapé le premier violoncelle qui passait et je suis allé vers le mignon caissier à peine moins… cycliste !...
‘Tain, il a fallu que je le (la) paie, rubis sur ses ongles vernis, et que je lui laisse un gratifiant pourboire !... C’est dans mon contrat d’enterrement de vie de garçon !...
En échange amical, il m’a offert un petit oiseau exotique (j’ai bien dit exotique) pour me donner du courage !... Impossible de refuser ce porte-bonheur, ce truc en plume… (rien qu’en passant, ça fouette le sang)
Vous avez encore la force de m’imaginer dans la rue avec un violoncelle, son archet, dans une main, ma robe dans l’autre et un piaf entre les dents ?!...
Mes sagouins de témoins picolaient leurs bières en contemplant mon tableau surréaliste. Z’avaient l’air satisfaits de leur performance, mes deux zouaves du pont de là-bas. Ha, si vous aviez pu voir la scène…
Ils m’ont poussé jusque chez le photographe de la galerie marchande !... Il avait les yeux bridés, ce type un peu louche, et son accent typique avait des fortes consonances tibétaines, assurément… Un instant, j’ai pensé qu’il reconnaissait sa robe de moine clandestin mais son seul objectif, c’était de me placarder au plus vite sur son papier glacé et de nous gicler dehors…
Et je me retrouve sur cette chaise, anonyme, sous les feux d’un spot imbécile avec la mine replète d’un ascète… Pour la postérité, je dois simuler un violoncelliste virtuose avec ma bestiole emplumée posée devant mes pieds gelés !...
Vous savez ce que vient de me dire l’apostat chanoine, l’opérateur de la pellicule imprimable ?... Vous savez ?!... C’est facile… Il m’a dit : « Souriez !... »
‘Tain, il faudra que je le paie et que je lui laisse un gratifiant pourboire !... C’est dans mon contrat d’enterrement de vie de garçon !...
Pascal.