Je ne te demande pas si tu es bien rentrée dans ta famille après ces deux semaines passées chez moi, car si tu es assez grande pour porter des talons et te maquiller, tu ne l’es malheureusement pas pour voyager seule dans un train de jour rempli de voyageurs (pour la plupart de simples touristes ou de bons pères de famille partant en vacances avec les leurs, qui n’ont rien de violeurs, mais on ne sait jamais, tu as raison de te méfier chère enfant) et j’ai bien fait de te raccompagner chez toi, à 900 km de mon domicile. C’est vrai, la carte jeune et la carte sénior offrent de bons prix, on a raison d’en profiter, à 400 euros l’aller-retour cartes comprises pour nous deux, ça n’ampute pas trop sur ma retraite. Je mangerai juste un peu moins de viande le mois prochain. A mon âge, on a moins besoin de protéines.
Ta présence me manque, tu t’en doutes, car maintenant je ne peux plus regarder avec toi la télé dès huit heures du matin et tes chers feuilletons, consistant principalement en édifiantes sagas pour la jeunesse, avec des bandes de jeunes lycéens dont l’occupation principale est l’amour (et ses complications) ou le chant en play-back et la danse dans des écoles américaines qui vous font croire qu’en chacun de nous se cache un nouveau Fred Astaire ou une Nathalie Wood moderne, ça me change de mes habitudes. Grâce à toi, je n’ai pas ouvert mon poste de radio ni écouté les infos pendant 15 jours, c’est super, j’ai évité ainsi les mauvaises nouvelles du style guerres en tous genres, impôts nouveaux, augmentations diverses, catastrophes, suicides, meurtres ou autres. Dans la merveilleuse bulle où tu m’as enfermée pendant ces deux semaines, j’ai pu vivre avec plaisir et par écran interposé les amours et les affres d’une jeunesse en devenir, malgré l’évident décalage qui existe entre son mode de vie et le mien tel que je l’ai vécu autrefois.
Grâce à toi, j’ai appris aussi qu’écrire 700 SMS par semaine ne représentait pas un exploit impossible pour une fille de 13 ans, mais juste la normalité, c’est normal mamie de prendre des nouvelles des copines et j’ai été ravie de connaître régulièrement et en direct, conjointement à la nôtre, la météo des plages de Noirmoutier ou autre lieu de vacances. Merci aussi d’avoir subtilisé ma tablette pendant ces 15 jours, car il est clair que ce genre d’article ne contribue pas à améliorer la vue des gens de mon âge. Et pourquoi lire un roman sur une tablette, alors qu’avec 7 bibliothèques, tu as de quoi t’occuper ! Merci aussi chère petite-fille d’avoir installé skype sur mon ordi, je peux enfin dialoguer en images avec ma famille, au cas où je m’ennuierais d’elle. Et puis, ça a permis à tes parents de constater que je te nourrissais bien et que tu n’as pas maigri chez moi. Pas plus que tu ne portes la trace d’éventuelles violences que j’aurais pu te faire ! Je pense que le mot « immersion » est à rayer désormais de notre vocabulaire, car avec tous ces moyens modernes, aucune chance de couper le cordon, ne serait-ce que pour quinze petits jours. Téléphone, SMS, skype et compagnie sont là pour vous tenir au courant, minute après minute, de votre emploi du temps et de celui que vous impose votre chère grand-mère.
J’oubliais : merci aussi pour le superbe vernis à ongle magnétique que tu m’as fait acheter (et qui n’a pas fonctionné sur moi !) Jusque-là, j’ignorais son existence, j’ai enfin appris grâce à toi qu’on ne peut plus se contenter de passer un simple vernis sur les ongles, mais qu’on peut y dessiner des tas de figures, même y imprimer quelques mots avec une feuille de journal et un peu d’alcool. Oui, ma chère petite-fille, grâce à toi, j’ai rajeuni d’un coup de quelques années, à moins que tu ne m’aies juste fait constater à quel point est profond le fossé qui sépare nos deux générations. Mais peu importe, ces 15 jours m’ont appris à mieux te connaître, à t’apprécier, à te signifier aussi que tu avais encore beaucoup de choses à apprendre de la vie, même si tu as déjà l’impression à 13 ans de tout savoir, de tout connaître, j’espère que bientôt tu réaliseras que la culture ne s’apprend pas seulement à la télévision ou par les médias, mais aussi dans les livres et ailleurs, et que les aînés ont parfois des choses intéressantes à dire, même s’il ne savent pas danser la zumba ou manipuler le dernier Iphone ou mp4 à la mode. Et même s’ils ne portent pas en permanence un casque sur les oreilles pour écouter les derniers clips en vogue. Pardon de t’avoir traînée dans quelques églises de la région et même au centre Pompidou de Metz, où tu as semblé prendre un intérêt réel, tant mieux, cela m’apporte un certain réconfort, merci de m’avoir supportée pendant ces 15 jours et d’avoir dû ralentir ton pas pour le régler sur le mien pour m’accompagner dans nos visites. C’est vrai que je n’ai pas eu de chance avec ce vilain mal de dos qui m’a poursuivie pendant tout ton séjour à la maison. J’espère que ce dernier t’aura changé un peu les idées et que tu reviendras l’année prochaine, si le cœur t’en dit.
De mon côté, j’abandonne pour un temps ce titre pompeux de chicouf qu’on donne aujourd’hui aux grands-parents qui reçoivent leurs petits enfants en vacances (chic quand ils arrivent et ouf quand ils repartent), tu sais que tu seras toujours la bienvenue ici, l’année prochaine tu auras un an de plus, et moi aussi, on verra bien ce que l’avenir nous réserve. Cette année est l’année du brevet, je te souhaite une bonne réussite.
Je t’embrasse, chère petite-fille, en attendant tes mails, tes SMS , et tes appels par skype ou autre. Il faut bien vivre avec son temps, mais n’oublie pas tout de même qu’une présence réelle ne remplacera jamais tous ces outils virtuels. A bientôt et bonne fin de vacances à toi.
Le plaisir de re-lire, ce soir de rentrée des classes, ce bilan de vacances... tracé par une mamie soucieuse de maintenir ou recréer avec sa petite-fille le lien unique et déterminant que permet la présence...
Ma petite-fille a bien changé. Évidemment, elle est toujours très coquette, mais elle devenue raisonnable, se responsabilise au maximum, a acquis une autonomie quasiment parfaite et sait se prendre en charge sans oublier le reste de sa famille. Après un bac S réussi sans problème, elle a rejoint la faculté de médecine où elle recommence son année. Studieuse et déterminée, je ne peux que me réjouir de son évolution. Elle m'appelle régulièrement, ce qu'elle ne faisait pas avant, et nous avons eu le plaisir de fêter tous ensemble ses 18 ans.Bien sûr, les distances ne nous permettent pas de nous voir régulièrement, mais qu'importe, je sais qu'elle suis la voie qui lui plaît et lui souhaite tout le bonheur possible. En écrivant ce texte il y a cinq ans, j'ai voulu me moquer gentiment en décrivant l'univers si particulier de la pré-adolescence pour la comparer au mode de vie si différent de nos générations. Avis donc à toutes les grands-mères qui ont un(e) ado de 13 ans. Un peu de patience et vous allez pouvoir partager à nouveau avec lui (elle) une merveilleuse complicité qui durera très très longtemps j'espère.
Eh oui, bientôt il ne restera plus que la lecture sur les ongles ! tu ne le lui envoies pas dire, en tous cas, Cloclo, à cette petite fille déjà assez grande pour saisir le sens général de ta lettre et aussi espérons - le, la subtilité et l'ironie "affectueuse" . Sans parler d'un style épistolaire digne de tous les éloges. A sa décharge et celle de tous ses congénères, on peut constater que la mode est un phénomène d'une puissance inouïe, qui oriente et dirige les goûts, et le marketing s'allie à elle de manière implacable dans un but qui n'a rien à voir avec la pédagogie pure et l'épanouissement véritable !..
Oh! This is the sweetest letter from a grandparent to granddaughter. I really liked going through it. It was really an emotional piece. It reminds us about the importance of grandparents in our life. Thank you so much for sharing the post.
Une lettre pleine d'optimisme et d'amour. Comme elle est à envier cette belle complicité mais ta jeunesse de caractère y est pour beaucoup, j'en suis certaine.<br />
Je cours tester le fameux vernis !
Joli ! :) Oui, nous sommes des ancêtres pour nos enfants et des dinausores pour nos petits-enfants. Le fossé des générations est devenu insondable. Nous sommes obsolètes depuis longtemps.
ah, chicouf, j'ignorais, super, merci !. En bien, voilà un sacré coup de jeune, ma Cloclo, il est bon, parfois, de secouer un peu les habitudes qui auraient tôt fait de nous fossiliser ; il est un peu triste d'imaginer que le vernis magnétique sans 30 ans sera du plus parfait ringard...