atelier d'écriture en ligne
Samedi 29 juillet 1902
Chère Adeline
Quelle surprise ce matin lorsque j'ai reconnu ta petite écriture pointue à l'encre violette sur l'enveloppe rose que mère m'a tendue. Les yeux fermés, sans doute, j'aurais reconnu le parfum des sachets de lavande que tu glissais dans tous tes tiroirs.
Trois ans, trois ans que j'attends un signe de toi.
Nous nous étions promis, rappelle-toi, que nous nous écririons au moins une fois par mois, pour prolonger nos interminables conversations qui faisaient tant rager Sœur Marie Dolores au dortoir…
Je me réjouis de tes succès dans la couture et la mode. J'ai toujours été admirative de tes talents artistiques, bravo, ma chérie.
Justement j'ai rencontré chez mon oncle Henri (tu te rappelles, ce chanteur à la belle moustache noire qui fait la honte de la famille, et dont nous étions amoureuses au pensionnat ?) une dame remarquable qui crée des toilettes et chapeaux.
Elle s'appelle Gabrielle Chanel, et elle a de grandes ambitions, dont tu pourrais t'inspirer (bien que je doute que ta timidité le permette).
D'abord, plus de corset, tu imagines ? Enfin libres !!!
Et elle a pour projet d'ouvrir boutique à Paris. Paris !!!
En attendant, nous apprenons toutes les deux à conduire l'automobile de l'oncle Henri. C'est follement amusant.
Tu comprends, je suppose, que je ne suis pas prête de te demander de confectionner mon trousseau de mariage. Grands dieux non ! Quand il y a tant de choses passionnantes à faire avant de s'encombrer d'un tyran domestique et de marmots !
Je ne dis pas que vers la trentaine je ne m'y résoudrai pas, mais pour l'instant j'ai d'autres projets, dont dans l'immédiat un voyage en Egypte, qui me fournira matière pour les chroniques que j'écris dans " la tribune de la montagne" dirigée par un ami de mon oncle.
Alors venons-en à ce beau danseur qui fait battre ton cœur, Georges Canfin.
Bien sûr que je le connais ! Lui et sa belle chevelure blond vénitien ondulée sont célèbres à Viremont ; ses parents ont une grosse ferme ici, mais j'ignorais qu'il habitait maintenant ton village. Il faut dire qu'il n'a donné son adresse à personne quand il a quitté Viremont précipitamment l'an dernier.
Il n'est jamais revenu ici, et on le comprend ! Parce que s'il le faisait, il serait accueilli avec des fourches par quelques maris furieux, je te laisse deviner pourquoi…
Il y a eu en particulier un scandale retentissant quand la femme, la sœur, et la fille de Monsieur le Comte (sa mère est morte, hélas), chez qui il était intendant, ont mis au monde le même mois des bébés blond vénitien, alors que le Comte est certes chauve, mais noir de poil…
Mais non, ma petite Adeline, je te fais "marcher" comme on dit, parait-il, à Paris. Ton Georges est sans aucun doute un garçon tout ce qu'il y a de bien, sage et excellent comptable. De plus il a de belles espérances, la ferme de ses parents étant la plus grosse du canton.
Tu peux donc donner libre cours à ta passion.
À supposer que cela existe ! (à l'intérieur du mariage s'entend…)
Pardonne-moi de t'avoir taquinée ainsi, mais avoue que tu le mérites, après m'avoir laissée si longtemps sans nouvelle (mes lettres me sont revenues parce que tu as changé d'adresse semble-t-il).
J'espère que nous allons pouvoir reprendre le fil de notre relation. Si tu m'invites, je viendrai à ton mariage en automobile, je te ferai faire une virée, tu verras comme c'est amusant…
Pour toujours,
ta Marianne
Emma