atelier d'écriture en ligne
Quand j’ai vu le sujet de chez Miletune, celui de cette semaine, les bras m’en sont tombés, cela m’a scié les jambes, cela m’a fendu le cœur !... Faut-il être aveugle pour ne pas voir toute cette détresse en tas informe sur ce trottoir d’abandon ?...
Deux mille quatorze, c’est l’année du centenaire d’un conflit qui a enfanté presque quarante millions de morts, civils et militaires, de par le monde. Excusez du peu !... Dans notre beau pays de France, quel village n’a pas son monument aux Morts ?... Qui, dans sa famille, n’a pas un grand-père, un grand-oncle, un aïeul tombé au champ d’hécatombe ?... Honneur à nos poilus. Bref…
A l’école de peinture de Dresde, ils lui avaient bien proposé de soigner ses détails ; ils avaient même envisagé pour lui d’autres décors plus sensationnels à son expression. Notre Dix, l’élu de la semaine, toujours premier de sa classe, a tout pris au pied de la lettre !... Pour connaître toutes les profondeurs de la vie, il est passé des champs de fleurs aux champs de bataille !... Engagé volontaire, il était aux ordres des dix commandements et des autres !... Las des bleuets et des coquelicots, il est parti, par monts et par vaux, peindre les morts, les boulets et les boyaux.
Qu’on aille au combat par obligation, illettrisme ou conviction, soit, si on occulte l’ignominie de la guerre. Mais qu’on y aille pour agrandir la palette de ses sensations, cela dépasse la compréhension de tout être normal.
Il ne pouvait pas se douter, le Dix bénévole, quand il s’est engagé, qu’il allait être un interprète barbouilleur de la Grande Guerre, celle la plus dévastatrice de tous les temps. Lui, il est allé chercher l’inspiration picturale sur des champs de tripaille ; il avait des trous dans sa palette de rouges sanguinolents ou quoi, l’artiste ?!... Sur la gamme des noirs, il voulait apprendre celui du deuil, celui du désespoir, celui de la fumée... Pour affiner ses gris, il a immortalisé les cadavres gavés de mitraille… Le blanchâtre, le blême, le livide, le glauque, le terreux, le vitreux, manquaient aux mélanges de ses pinceaux…
Il ne savait pas peindre la finesse des mains, des pieds, des visages ?... Qu’à cela ne tienne !... Il s’est dit : je vais dessiner les amputés, les estropiés, les difformes !... Je prends le créneau des gueules cassées !... A moi, les tordus, les concassés, les affreux, les déchiquetés, les carbonisés, les mutilés !... Il est parti, la fleur au fusil, notre Otto ; il est revenu à pied et l’âme en grésil. Transi à jamais, il est rentré traumatisé, le pauvre peintre !...
Loin de dormir comme un dix, il s’est baladé dans ses ruines, avec une commotion inguérissable, en peignant ses armées de démons mémorables. Il ne s’attendait pas à un tel carnage sur les champs de bataille. A force de pluies de chairs humaines, d’orages de sang, de cris d’horreur et de tout ce qu’une guerre peut faire de massacrant, dans son sensible cerveau d’artiste, tout a disjoncté !...
Lui, il est devenu expressionniste plus par nécessité que par l’air de la mode du moment ; il lui fallait une psychanalyse de cheval pour trouver un exutoire à tous ses souvenirs cauchemardesques. Comme un jouet détraqué, mat, il était, notre Otto !... Accidenté jusqu’à l’âme, la guerre a continué son œuvre de destruction dans sa tête malade. Il a vomi ses visions d’horreur dans ses toiles, il a mis des couleurs dépressionnaires à ses obsessions morbides ; il a écartelé ses sujets avec des farouches fantassins fantômes, des guenilles de grenadiers grenaillés, des captieux capitaines décapités, des centaines de soldats désolidarisés, des insensés assaillants saignants, des morceaux d’hommes mourant. Pour ne pas devenir fou, il les a libérés de son cerveau avec toute sa volonté d’exorciser ces hordes de démons hurlants.
Même la Mort n’a pas voulu de lui !... T’as voulu venir, tu restes !... Regarde comme j’abats la besogne, visite mon champ de bataille, repais-toi de mes charognes, reluque tous ces tas d’entrailles !... Du front, il a échappé à toutes les balles, à toutes les mines, à toutes les baïonnettes, à toutes les bombes ; il a survécu à tous les gaz, à toutes les tranchées, à tous les assauts, à toutes les maladies, à tous les fléaux : pas une égratignure, pas une toux, pas une colique… Il fallait qu’il subsiste pour qu’il puisse rapporter, au jour des humains bien pensants, toutes les exactions de ces massacres. Certains diront qu’il a été le dénonciateur d’atrocités barbares, d’autres qu’il était un voyeur halluciné dépassé par la sauvagerie de la guerre.
Enfin, ce n’est pas le genre d’exposition que j’aimerais visiter même s’il pleut dehors. Dix œuvres de Dix, dans une même galerie, c’est sang pour sang de cauchemars et je demanderais bien vite la sortie pour retrouver de l’air, loin de tout ce tintamarre. J’en perdrais ma salive à force de l’avaler. Un tableau comme celui-ci accroché dans mon salon ?... Mais aussitôt je deviendrais neurasthénique !... De cette oeuvre, puisqu’il faut l’appeler ainsi, je ne garderai que l’image alléchante de ce beau cul sous cette robe transparente.
Je retiendrai aussi cette seule épitaphe miséricordieuse, ces quelques phrases d’un autre Pascal… Blaise de son prénom… « Je puis concevoir un homme sans mains, tête, pieds, car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir un homme sans pensée. Ce serait une pierre ou une brute. »
Pascal.