atelier d'écriture en ligne
« Mais arrête de pisser sur mes moignons, Nestor, tu vas rouiller les clous de mes jambes de bois !... T’as peur qu’on me foute le feu ou quoi ?... Tu ferais mieux d’aboyer des chansons pour rameuter les chalands !...
M’sieurs, dames, profitez de mes allumettes !... C’est pour éclairer votre lanterne…
Si j’ai perdu mes yeux ?... Mais oui, madame !... C’est le noir complet dans mes mirettes, c’est comme une salle de cinéma dont le film ne démarre jamais. J’entends tous les bruitages, j’ai le son en quadriphonie, tout autour de moi, mais je n’ai pas d’image … Comment j’ai perdu mes… Je me suis ébloui devant une diva de roi !... J’ai regardé ce soleil trop longtemps. Non, je n’ai pas baissé les yeux. C’est comme si j’avais vu derrière la porte du Paradis !... Mais je ne le regrette pas. Après elle, plus rien n’a vraiment d’importance à mes regards. Je l’ai en panoramique dans toutes mes pensées. Cela me nourrit au quotidien au cinoche de mes rêves…
Allez, m’sieurs, dames, profitez de mes allumettes !... Gâtez-vous d’une p’tite clope pour soigner les éclopés !...
Remarquez, je sais qui passe dans les alentours. Un parfum : c’est une bourgeoise, un après-rasage : c’est un dandy, un cigare : c’est un patron, une pipe : c’est un retraité. Un cri : c’est une mégère, un boniment : c’est un fanfaron, un mensonge : c’est un journaliste, un sifflet : c’est un flic, une chanson : c’est un amoureux… Des souliers qui claquent : des escarpins de galantin, des talons qui crépitent : des bottines de précieuse, en cadence : des godillots de militaire, en courant : des ribouis de malveillant !... Au bruit des cliquetis, dans mon plateau, je sais la valeur des pièces qu’on me jette… C’est sûr, la pièce de deux, c’est moins lourd que la pièce de cinq…
Ca, madame, c’est un squale qui m’a bouffé la jambe !... Un grand requin blanc des mers du Sud !... Pendant un moment d’inattention, j’ai laissé traîner ma guibole par-dessus le bastingage de ma barque de pêche. Avant que je n’esquisse le moindre geste, cette saloperie m’a cisaillé à la hauteur du genou, un vrai sécateur !... Et zac !... Coupé net, du travail de chirurgien !... Doit m’avoir digéré à cette heure-ci, l’animal…
M’sieurs, dames, profitez de mes allumettes !... Profitez de ma flamme !...
L’autre jambe !... C’est en descendant d’un train de voyageurs ; j’allais assister à un congrès d’unijambistes où j’étais membre actif… J’ai coincé ma béquille dans la ferraille du marchepied !... J’ai dégringolé toutes les marches et je me suis retrouvé sous la voie !... Le train repartait !... Et zac !... Adieu mon autre guibole !... Elle a fini le voyage toute seule !... Doit trotter à l’autre bout du monde, cette fugueuse !...
M’sieurs, dames, profitez de mes allumettes !... Faites-en des cure-dents !...
Le bras droit ?... C’est en faisant du stop !... J’allais à un défilé de culs de jatte… Un concours de circonstance ?... Non, un concours de roulettes… Je me suis approché trop près du bord de la route. Mais personne ne me voyait dans mon chariot !... Aspiré dans les remous, happé par l’essieu, écrasé sous une roue de camion, et zac !... Adieu mon biceps !... Doit se décalquer sur l’asphalte, mon bras d’honneur… Heureusement, je suis gaucher !... Hé oui, madame, rien que pour me bricoler le nez, c’est utile !...
M’sieurs, dames, profitez de mes allumettes !... Elles sont au phosphore, redemandez-en encore !...
Le bras gauche ?... Une bête gangrène… Un ongle incarné, mal coupé, mal soigné, dans un mauvais hôpital de campagne. C’est bien simple, vous leur tendez la main, ils vous réclament un bras !... Et zac !... Au bistouri, ils m’ont raccourci le membre, ces escamoteurs !... Je suis entré chez Barnum, ils embauchaient des hommes troncs pour décorer une forêt de petits pois cassés…
Mais oui, Nestor, je dis des conneries mais si je raconte que je me suis fait estropier à la guerre, avec un seul obus, cela n’intéresse personne…
Allez, profitez de mes allumettes !... Eclairez vos emplettes !...
Dites, madame, vous qui sentez bon, vous ne voulez pas me gratter derrière l’oreille, j’ai une démangeaison intenable depuis ce matin… Ben oui, celle qui me reste, l’autre, je l’ai perdue au… »
Pascal.