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atelier d'écriture en ligne

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La Black. Pascal

 

         Je ne l’avais jamais vue. Elle était accoudée au comptoir dans un état de désespérance avancée. Le nez dans son verre de bière, elle semblait renifler ses sanglots dans la mousse prisonnière. Elle les retenait pour ne pas noyer son chagrin. C’était des incantations, des prières, des prémonitions, qu’elle distillait à la longueur de ses lampées irrégulières. Parfois, ses fesses retrouvaient le tabouret échoué près d’elle ; c’était comme un havre de paix, un îlet sécurisant au bois d’ébène, au milieu de toutes ses vagues de détresse. Elle s’affalait sur le frêle esquif, avec des gesticulations grotesques, pour se maintenir à flot dans sa dépression alcoolisée. Ainsi perchée, elle avait l’impression que la mer du carrelage ne pouvait plus éroder ses visions de naufrage. Elle rangeait ses chaussures sur les barreaux pour ne pas se faire éclabousser par ses larmes de fond.

Son visage torturé et ses avant-bras faméliques étaient scarifiés de signes cabalistiques étranges à moins qu’ils ne fussent que des cicatrices d’estafilades, en vilains mélanges. Elle avait des tatouages, aussi ; ce genre de mauvais dessins sans raison, de ceux qui ne peuvent se faire qu’en prison. A l’orée de ses manches retroussées, ils couraient sur ses bras, comme des serpents cherchant la lumière.

Elle aurait pu être une sorcière, à bout d’arguments de vieille justicière ; elle aurait pu être une messagère annonçant à ses ennemis une prochaine guerre ; elle aurait pu être une magicienne maléficieuse avec tous ses grigris accrochés à sa ceinture comme des scalps en devanture ; elle aurait pu être une reine de Saba dans un autre état.

Des énormes créoles dansaient avec les lobes de ses oreilles pendantes ; on aurait dit des lassos de foire cherchant à capturer un auditoire.

Elle avait des mains d’une extrême maigreur. A chacune de ses préhensions hasardeuses, on voyait la blancheur de ses os sous sa peau mate. Les articulations de ses poignets semblaient si fines qu’elles pouvaient se rompre à chaque instant, au moindre de ses mouvements. Naguère panthère, aujourd’hui aux rames de sa galère, machinalement, elle griffait le zinc avec ses faux ongles de pinardière.

Ses cheveux encore noirs étaient tressés avec une extraordinaire minutie et on voyait les sillons organisés de sa coiffure parfaite sur son crâne nu. C’était une sorte de patchwork  aux mille effets de brillance, une culture à étages à chacun des carrés scrupuleusement entretenus. Dans son quartier, c’était peut-être une déesse déchue, une ensorceleuse de rue, une antique meneuse perdue…

Des colliers emplumés, assortis à rien, cernaient son cou comme des cordes de potence tendues au bout de sa désespérance.

Parfois, sa vindicte dépassait ses pensées en pétard et elle baragouinait ses mauvais sorts en les lançant à tout le bar. C’était un véritable moulin à paroles emballé. Chacun des clients aurait pu la balancer par la fenêtre tant elle était rancuneuse avec son venin de mal-être. Puis, comme un ressac en bout de rivage, elle repiquait le nez dans son breuvage comme pour retrouver de la salive à ses bavardages.

Pour se justifier de tous ses jurons, pour leur donner un sens, elle cherchait à prendre contact avec tous les extraterrestres gravitant dans ses environs.

Ses yeux semblaient en verre tellement ils paraissaient remplis de sang, d’alcool, de médicaments et de stupéfiants. Ils étaient comme des vitraux d’église, des balises et ils brillaient de bariolages impressionnants. Quand elle regardait les autres clients, c’était deux épées trempées dans du vitriol, quand elle regardait sa bière, c’était les yeux d’une prisonnière et quand elle regardait le carrelage, j’avais toujours peur que ses yeux se cassent en fuyant le tumulte de leur embrouillage.

Il y avait de la fin du monde dans cette femme comme si elle la connaissait, comme si elle la tutoyait à force de la côtoyer. Elle semblait s’en accommoder avec cette sorte de fatalité indigène, comme le sang battant ses tempes et son ordinaire, pour survivre à son calvaire.

Dans sa masure, on avait coupé l’eau à cause des factures ; on avait stoppé la provision d’électricité ; en panne de téléphone, elle ne communiquait plus avec personne. Pour alimenter ses racines africaines, fallait-il qu’elle se ravitaille dans une rivière proche, qu’elle cuise ses aliments sur du bois de cagette, qu’elle corresponde avec des tam-tam de savane ?...

Tous ses mots étaient un assortiment de dialectes, de français et de langage de banlieue. J’ai cru comprendre qu’elle avait encore des gosses en bas âge, un époux en cage et de la famille vivant chez elle, en dépannage. Parfois, elle pleurait pour se vider du trop-plein de sa misère ; c’était bref, c’était violent, c’était triste. Alors, comme une bouée de sauvetage, un peu d’air, elle s’agrippait à son verre et elle l’embrassait dans un long baiser de galère. Elle se réajustait sur son tabouret pour fuir les glissements insidieux jusqu’à l’amer baignant à ses pieds.

Vieille gazelle, dans l’enclave du bar elle jouait les esclaves rebelles mais tout à l’heure, loin des lumières cruelles, des faux discours et des vraies fables, dans sa chambre irréelle, elle se retrouverait encore sur le sable…   

 

Pascal.

 

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Commenter cet article
J
il y a des écrits comme celui-ci, écrire un commentaire, c'est déjà rompre le fil du flot d'émotions et de bien autre chose. Un beau texte sur une forme de misère qui ne devrait pas être
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B
c'est bien triste, la manière dont tu regardes et analyse cette femme et tour à tour froide ou compatissante, mais c'est une belle réussite car on la voit comme si on y était.
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C
Des accents baudelairiens dans le début de ce texte : un magnifique portrait.
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M
j'aime bien la chute
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M
Une vieille gazelle qui a beaucoup de présence, encore plus que le sable qui envahit sa chambre...<br /> Beau portrait d'une femme paumée.
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N
Mazette ! Il y a des solitudes déchirantes !
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J
Un bien terrible enlisement Pascal
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