atelier d'écriture en ligne
Dites, vous n’auriez pas vu ma femme ?...
Oui, c’est ça !... Une grande blonde sans barricade avec des chaussures rouges et une robe à faire frémir tous les marquis de Sade !... Je l’ai perdue ; d’ailleurs, combien de fois l’ai-je perdue… On me l’a volée à maintes reprises ; elle est toujours revenue, la mine fanée, la robe froissée, la blondeur moissonnée et le talon cassé…
Oui, une robe de pétales de coquelicots, une robe si rouge, si pourpre, si écarlate, une robe de sang, qu’un moindre zéphyr galant soulève avec empressement…
Comme pour me rechercher ou se montrer, me taquiner ou se vendre, elle monte sur les estrades !... C’est chatte perchée !... Tenez, à Monte Carlo, sur une table de jeux, elle dansait le flamenco !... A la roulette, elle se jouait de moi, cette coquette !... A Paris, aux sons d’un bandonéon et des flonflons d’un bal musette, elle tanguait sur un guéridon !... Je me souviens des guirlandes de la scène qui oscillaient leurs lumières visqueuses dans les flots de la Seine ; je me souviens des applaudissements nerveux et des rires graveleux… A Florence, elle s’est approprié une crédence !... A Amsterdam, elle dansait, elle dansait, cette dame !... A Varsovie, elle valsait avec un vaurien en vadrouille !... A Sébastopol, il s’appelait Stanislas, à Toronto, il s’appelait Paul, à Venise, c’était Alberto… A l’Espagne, à ses châteaux, elle préfère ses mâts de cocagne ; aux indiens, aux sachems, ce sont forcément les totems ; A Rome, au pape, elle prie Priape !...
Déguisée en froufrous et en dentelles, figée dans des postures attentistes, au bout de son numéro d’artiste, elle est statue sereine, elle est à l’affiche du cinéma porno de ses assidus finalistes. Alors, elle s’offre en cadeau et ils tirent sur le ruban glissant de sa robe rouge, ces vils damoiseaux. Les hommes, c’est son credo ; elle épingle tous ces papillons de nuit entre ses talons aiguilles. Dans l’aura de ses parfums charnels, elle les emporte jusqu’à l’hôtel et le petit matin me la rapporte, cette cruelle. Elle est comme un feu rouge aux croisements de ma vie, elle parade, elle éclaire, elle signale !...
Et moi, dans ses yeux de sortilège, aveugle, je ne vois que du bleu, sourd, je n’entends que ses arpèges. Avec son philtre d’Amour, elle joue les gitanes et, moi, je m’enivre au milieu de sa fumée partisane, je danse bêtement dans les volutes. A son bras, je joue les brutes mais elle se pavane avec ses désirs de pyromane. Dans le tirage de ses tarots truqués, je suis son valet de cœur ; dans sa boule de cristal, je suis son petit agneau ; dans son marc de café, je suis trop sentimental…
Dites, vous n’auriez pas vu ma femme ?...
Oui, des yeux révolver, oui, une allure de Diane, oui, une robe incarnat de filet à dockers… Je l’ai perdue… Trop souvent, je l’ai vue s’accoquiner avec des montreurs d’ours, je l’ai vue se cacher avec des magiciennes, je l’ai vue mendier à bien des bourses, je l’ai vue rougir, cette petite vertu, dans les bras d’un émir, je l’ai vue embrasser sa camériste et frémir sous les doigts d’un accordéoniste, je l’ai vue se coucher avec un boucher, me tromper avec un trompettiste, jouir avec un joaillier, j’ai deviné le carrousel de ses damoiselles, la chevauchée de ses débauchées, je l’ai vue cueillir les fruits défendus avec tant de sous-entendus, tant d’hurluberlus, tant de sous-fifres ténus, tant de musiciens aux accords de turlututu… Pour tous ces preux Excalibur, ces amazones d’aventures, ces chevaliers sans armure, toutes ces vendeuses d’obscur, toutes ces simagrées d’investitures, ces prétendants d’alcôve, ces « conjugueuses » de love, son rouge aux lèvres est sa seule signature…
Debout sur la rampe, elle brille de tous ses feux de vamp, elle est ma blonde homélie, cette merveilleuse estampe ; elle est mon dortoir, ma chimère, mon parloir, mon adultère, mon bavoir, ma douce-amère, avec sa voix sucrée et ses silences de faux secrets.
Lesbienne et païenne, c’est une vipère aux griffes de chienne, c’est une couleuvre tout en manœuvre ; sa langue est entremetteuse avec toutes ses arabesques de menteuse, ses crocs sont caresseurs et son venin est malheur mais je l’aime, je suis sous son charme empoisonneur. Elle est mon oasis, le nord sur ma carte, mon Isis ; avant elle, je n’existais pas, je ne connaissais rien aux mélodrames. Je respirais sans soupirer, je regardais les décors sans les admirer, j’aimais sans rien savoir, je pleurais sans être triste, je riais sans être gai, je dormais sans rêver et mille choses extraordinaires encore. Elle a donné les sens à ma vie, elle a donné naissance à mes envies. Elle est mon soleil et, de l’aube au couchant, je bronze à tous ses sourires, je m’endors pendant ses discours de souveraine et, parfois, je m’éveille à l’ombre de son corps de sirène.
Je ne vois pas l’arrivée, le goût du laurier et son drapeau à damier ; je ne vois que sa robe rouge qui s’étale dans le vent, le temps assassin de ses turpides corridas. Je ne suis que le pauvre taureau chahuté par toutes ses faénas. A chacun de ses coups d’épée, ses caresses fatales jusqu’à l’estocade finale, jamais rassasié, au supplice de Tantale, percé au cœur, je meurs encore de jalousie et je suis son trophée ressuscité. Regardez, le sang qui court sur le sable si près de ma peine ; regardez, ces rigoles brunâtres aux intentions d’albâtre : c’est ma piste de recherche, mon point de départ, ce sont nos prochaines effusions, nos futures retrouvailles avec d’autres illusions canailles.
Moi, je vais la soigner, je vais la guérir encore ; entre deux banderilles, deux corps à corps, je vais la prendre dans mes bras, je vais la laver de tous ces dégâts, je vais l’innocenter de tout ce fatras !... Mais je vous vois vous amuser à mes dépens désabusés. Au cocu, à ses tourments, on érige un monument, une statue !... Les cornes, ou les deux oreilles, ou la queue, alors : choisissez, mesdames et messieurs !...
Dites, vous n’auriez pas vu ma femme ?...
Pascal.