atelier d'écriture en ligne
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois que des bourgeois qui « bourgeoisent », des ouvriers qui oeuvrent, des policiers qui gendarment, des marchands qui commercent, des enfants qui courent à l’école, ma soeur… »
Quelle idée j’ai eu aussi d’aller me fourvoyer dans ses affaires de cœur…
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois que les traits des avions de voyageurs, des armées d’oiseaux migrateurs, des troupes de martinets chahuteurs, ma sœur… »
Mais non, avec tous ces trains de galère, ces métros en grève, ces syndicats en colère, son prince charmant, ce mauvais élève, ne sera jamais à l’heure des amants. Toutes les horloges, toutes les montres, tous les réveils le lui diraient en chœur…
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois qu’une concierge qui sort ses poubelles, qu’une jolie donzelle qui joue avec son ombrelle, qu’une intellectuelle qui relit le journal et ses nouvelles, ma sœur… »
Tu parles, son grand fainéant de Roméo, il ne serait même pas capable de monter sur un vélo ! S’il découvre deux gouttes de sueur posées sur son front, tout de suite, il court chez son docteur ! Si cela se trouve, il a oublié de se lever, le troubadour, ou il s’est trompé de jour !...
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois que des ramoneurs qui tringlent, des poseurs d’antenne qui câblent, des chats de gouttière qui guettent la crémière, ma sœur… »
Je ne sais pas où elle l’a récupéré, celui-là, peut-être au bord de la route. Il n’en restait qu’un, sans doute… Il n’a pas inventé l’eau chaude, le bellâtre ; je ne sais pas pourquoi elle l’idolâtre…
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois que les autos qui charroient, les bus qui convoient, les vélos qui louvoient, ma sœur… »
Un taxi pour la course ? Bien trop cher pour sa bourse ! Monsieur a raté le coche ! Monsieur a des oursins dans les poches !...
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Des nuages, l’orage, et l’angine, fatalement, ma sœur… »
A force de mater la rue et ses encombrements, j’ai l’impression de tout connaître des habitudes de ces gens. Ils sont minuscules dans le microscope de mes observations. A la terrasse du bistrot, des pochtrons se racontent des contes d’apéro ; d’autres, des barbes bleus stationnés sur le trottoir, s’épanchent en gueulant leurs souvenirs de soiffards. Ici, c’est le facteur avec sa cargaison de factures ; là, c’est le dealer avec son stock de piqûres. Ici, c’est un jeune pickpocket discutant avec un vendeur à la sauvette ; là, c’est une pervenche distribuant ses pv en avalanche. Ici, c’est une prostituée discutant son prix avec un vieux malappris ; là, c’est une ménagère reluquant un magasin et ses étagères. C’est encore une ambulance et sa bête chanson de pas de chance et c’est un mendiant, un pauvre musicien vagabond, avec son violon, psalmodiant des refrains de vieilles chansons…
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Seulement les toits qui rougeoient, les arbres qui flamboient, les maisons qui tournoient, ma sœur… »
J’en ai les yeux qui pleurent tellement je scrute les environs… Il faudra bien qu’elle se fasse une raison, qu’elle retienne la leçon ; il ne viendra plus, le garçon…
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... »
« Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie… »
Pascal.