atelier d'écriture en ligne
Ce matin, j’ai reçu ce texto plutôt laconique ; c’est ma fille chérie qui me l’a envoyé. Mais est-ce qu’il m’était bien destiné, d’ailleurs ?... Vaguement inquiet, je lui ai renvoyé quelques points d’interrogation, en vague accusé de réception, pour qu’elle m’éclaire un peu sur ce message tellement sibyllin ; mais pas de réponse. Elle devait être en cours ou occupée à ses activités d’adolescente surbookée… Dans la précipitation du moment, elle a dû me l’envoyer sans vérifier le nom du destinataire. Tout va tellement à la hâte de nos jours ; le monde court si vite qu’il est réduit à vivre en abrégé…
Il n’empêche, c’est qu’il m’a fait cogiter, ce texto… Est-ce qu’elle avait cours, ce matin ? Ca m’a travaillé toute la journée, cette affaire !... Et puis, c’est une formule de quoi ? De chimie ? Une combinaison confidentielle ? Un digicode ? Un groupe de rap ? Une équation magique ? Un code secret ? Une pompe de physique ?... Une énigme de jeu virtuel ?...
C’est ma fille, elle vit chez moi et je ne la connais plus !... Elle a seize ans ; j’ai l’impression d’être son grand-père ! On se croise, on n’a plus de réel dialogue, ni les mêmes mots, on n’a pas les mêmes loisirs, les mêmes programmes de télé, les mêmes horaires, les mêmes aspirations, les mêmes goûts !... Je lui parle comme à une enfant, elle me répond comme si je ne comprenais jamais rien ! Quand je lui pose quelques questions personnelles, elle dit que je fais de l’ingérence dans sa vie et quand je ne lui demande rien, elle dit que je me fous bien d’elle !... Elle grandit plus vite que ma compréhension ! C’est ça, le vrai fossé des générations ! Nous sommes devenus deux étrangers sous le même toit… Elle vit comme à l’hôtel, tout lui est dû ! Elle profite… Parfois, j’ai l’impression d’habiter chez elle…
Et si c’était une jeune espionne qui passe des renseignements à la copine d’une autre classe ?... Une Mata Hari de lycée… Avec sa jeunesse au calendrier, son innocence enthousiaste et sa vision de l’avenir, mes craintes étaient naturellement fondées… Toute la journée, j’échafaudai des raisonnements, tous plus aberrants les uns que les autres, pour tenter d’élucider ce mystère. J’y ai laissé toute mon Energie…
A peine, suis-je rentré à la maison que j’ai foncé jusqu’à sa chambre… Sans même frapper, je la retrouvai allongée sur son lit en train de taper un de ses innombrables messages sur son portable… Surprise, elle l’a lâché comme si, soudain, il lui brûlait les doigts…
« Alors, c’est quoi, tout ce micmac ? Par mégarde, ce matin, tu m’as envoyé un texto ! C’est une anti-sèche ?... Allez, avoue, raconte un peu ton business d’écolière tricheuse, que je prépare la riposte appropriée !... »
Elle semblait décontenancée, ma fifille. Comme si elle était démasquée, j’ai vu son teint changer ; elle cherchait un peu d’air, une parade, mais elle était prise, la main… sur son portable… Je lui ai tout balancé ! Sa chambre mal rangée, son ordi toujours en marche, sa musique de sirène d’usine entre les oreilles, ses horaires d’école un tantinet élastiques, ses notes en mode relâche, son avenir tellement nébuleux et mille autres réflexions qui dérangent les ados et soulagent les parents… Pourtant, elle reprenait du poil de la bête comme si elle avait trouvé le parfait alibi ! Elle regardait le plafond avec son air de « cause toujours, pépère, tu m’intéresses… » Quand je me suis essoufflé, à bout d’arguments, elle a levé le doigt pour interrompre mes soupirs de lassitude…
« Mais c’est le livre de Patrick Cauvin, papa ! La prof de français nous a demandé de le lire et d’en écrire un résumé !... Je me suis trompée, le texto était destiné à ma copine ! Devant la librairie, elle ne se rappelait plus le titre ! Tu la connais : c’est Evita, ma meilleure copine, celle qui a les cheveux coupés au carré !... » Au fond, cela m’arrangeait, ses justifications de lycéenne. C’était du froid sur mes brûlures d’incompréhension paternelle et je retrouvais la sourde léthargie d’une bienveillance hypocrite…
Elle mettait tant de véhémence dans son plaidoyer que j’en devenais presque l’accusé ! Je sentais des reproches montant dans sa voix, du genre : « t’as même pas confiance en moi !... » A l’écouter, cette mijaurée, dans quelques instants, j’en serais quitte pour lui demander pardon...
Ha, ils sont forts, les gosses d’aujourd’hui !... Ils nous observent, ils nous apprennent, ils nous connaissent mieux que nous on les connaît ! Avec notre Amour indéfectible de parents aveugles, ils nous roulent dans la farine, nos pioupious ! On leur apprend à marcher, ils nous font courir !... A coups d’ingratitude exacerbée, de grimaces joueuses, de bouderies savantes, ils exploitent les failles de notre éducation pour entretenir, en nous, des filons inépuisables de mansuétude !... C’est un sport qu’ils pratiquent à longueur d’année, ils excellent !...
Je crois que je me suis excusé mais, sans façon, elle a réclamé que je referme la porte derrière moi… Quand je suis sorti de sa chambre, j’avais encore perdu une bataille…
« Allo, mon Amour ?... Mon père a tout gobé, il s’en est fallu de peu… Avec ses cheveux en bataille, sa logique implacable et son air suspicieux, on aurait dit Einstein en plein discours sur sa formule !... Dans ma chambre, avec sa masse, il faisait de l’ombre à ma lampe de chevet ! Si tu avais vu avec quelle célérité il m’a sauté dessus ! Il a même failli me faire avaler mon carré de chocolat !... Oui, raisonnement, analyse, démonstration, synthèse et tout le tremblement ! J’ai cru que je passais l’oral de physique !... Mon bel Etalon, avec toi, tout m’est égal, tu es Mon Chéri puissance nous deux… Alors, rendez-vous demain après-midi devant l’exposition égyptienne ?... I love you, je t’aime… »
C’est à ce moment que j’ai refermé complètement la porte de sa chambre, en la claquant doucement, juste pour qu’elle l’entende… Je n’avais pas encore perdu la guerre…
Pascal.