atelier d'écriture en ligne
« Vous avez vu le sujet de cette semaine chez Miletune ?... Alors ? Qui peut m’en dire quelque chose ?... Je vous écoute… Oui ?... Pierre ?... »
« Peut-être qu’il se regarde, madame, peut-être qu’il voit son visage décati dans le cadre. C’est son reflet le moins avantageux, celui qui l’obsède, celui qu’il cache aux autres mais qu’il ne peut ignorer quand il se retrouve nez à nez avec ses seules pensées inquisitrices… »
« Oui ?... »
« Madame, inadapté au monde des grands, ou le refusant, il s’est choisi lilliputien, vivant dans un univers différent et, en se posant petit dans l’environnement, c’est sa manière à lui de rester enfant à jamais… »
« Il s’entraîne avant d’aller visiter un être cher au cimetière ; il répète ses litanies apprises au tempo de ses soupirs contrits… A la peine, on dirait qu’il récite les noms des locataires alignés sur la stèle de ses chers disparus…»
« Madame, c’est l’ingénieur qui a dosé le sable et le ciment du mur et il constate les résultats de ses calculs !... »
« Pourquoi pas… »
« Son costume est tout flétri, il parait chétif et déconfit, il est le fidèle écho du mur ou même le contraire ! Il est le mur, il est sa condition ! Mieux ! Il est emmuré, madame ! C’est le prisonnier de son image dans le tableau. Aux continents délabrés du mur, aux cloques de la peinture, aux écaillements, aux rayures, il s’accroche désespérément aux barreaux de son existence… »
« Madame ! Ce petit bonhomme, c’est le Champollion des hiéroglyphes du vieux mur de la rue ! Il décrypte les tags, les virgules malsaines, les trous assassins, les saignées indélicates, les protubérances graveleuses, les verrues insidieuses… Il est tellement ébahi des traductions de ses découvertes que, sous l’émotion, il en a tombé son chapeau !... »
« Evidemment… »
« C’est son mur des lamentations, l’écho muet de ses plaintes, les cris de son silence, sa conscience en travaux ; il évalue ses dégâts, sa désolation et son hypothétique ravalement de façade… Ce type, il assiste à son enterrement… »
« C’est un obscur employé qui rêve d’être cadre !... Tous les matins, il s’essaie au miroir des utopies… »
« Moi, je crois qu’il s’excuse du temps gâché. C’est comme s’il était dans un contexte infernal et qu’il était impuissant à en modifier le moindre paysage. Je vois des regrets, de la gêne, du mutisme, de la confusion, de la peine, de l’angoisse ; on sent qu’il a longtemps débattu avec lui-même pour accepter de se retrouver si mal à l’aise devant ce qu’il est le seul à percevoir dans ce tableau… »
« C’est la reproduction de son âme ; toute sa décrépitude est réfléchie entre ces entournures… »
« Il semble égaré, isolé, planté, là, dans cette forme de recueillement solitaire ; il scrute les détails du défilé de ses propres défauts, perdu dans les méandres de cette contemplation murale en décomposition. Par effet de miroir, on voit de la petitesse, de la faiblesse, de la couardise, de la honte, du découragement, de l’ennui… »
« Ce n’est qu’une petite merde d’humain, entre taches d’huile, papiers gras et pisse de chien !... »
« Mais encore ?... »
« Par mimétisme d’insignifiance, par dégoût ordinaire, par résignation lâche, il ressemble aux carreaux sales de la rue et remplis inadvertance, on pourrait marcher dessus sans s’en rendre compte mais être contrarié par ses relents collants et nauséabonds… »
« Bonjour la compassion !... A votre avis ? Est-ce qu’il se lamente ? Est-ce qu’il est troublé par ses visions intérieures ? Est-ce que vous pensez qu’il a un futur ?... »
« Gris comme la chaussée, froissé comme un linge à poussière, prostré comme un éternel suicidaire, madame, peut-être qu’il regarde le portrait de la femme de ses rêves, celle qu’il n’a jamais trouvé et qu’il peint ici à la fragile dimension de ses restes d’imagination ; enfin, il l’espère comme lui, neutre, atone, insipide, transparente, froide… C’est pour cela qu’il n’y a rien dans le tableau… »
« Oui, il se lamente ; il est même l’obsolète prêcheur de ses convictions éteintes. Il n’est que condoléances attristées, larmoiements refoulés, désolation patente. Quoi de plus terrible que de faire un retour sur soi-même et de constater l’ampleur de ses propres dégradations. C’est un peu comme être survivant de son peloton d’exécution et regarder ses balafres saigner sans rémission. C’est respirer en se noyant et constater ses bulles d’allant fuyant vers la surface salvatrice tout en s’enfonçant dans les abysses… »
« Prostré et subissant le hasard fourvoyeur, il dévide sa vie sur l’écran terne de ses pensées dépressives… »
« C’est le sujet du tableau qui veut réintégrer sa peinture ! Le monde des humains est pire que la croûte dans laquelle il se morfond !... On dirait qu’il veut se faire pardonner son évasion, qu’il a honte d’être hors du cadre ; il se sent tout petit dans cette rue d’enfer et il a oublié la formule magique pour retourner dans sa dimension… »
« Il reste debout ; même accablé, l’âme détruite, le cœur en perdition, il affronte l’Adversité par la seule force de l’équilibre instinctif. Personne ne pourrait le consoler, personne n’aurait les mots apaisants, personne n’aurait assez de miséricorde pour désamorcer sa décomposition… »
« Qui voudrait lui tendre la main ?… Qui dans ce monde a assez d’empathie ?... »
« Madame, il est le caillou dans sa chaussure, le retard de son train, la mauvaise herbe dans son jardin, le couplet de trop après son refrain, la noirceur de ses desseins… »
« Voûté, vaincu, il se racrapote inexorablement, il subit l’intransigeance du joug de sa Vie. On pourrait lire les années de martyr sur son visage parcheminé… »
« Pierre, le mot de la fin, peut-être ?... »
« On en croise tous les jours, des gens comme cela, madame. Ils sont tellement anonymes, dérisoires, insonores, inutiles, fragiles, qu’ils sont invisibles pour les uns et tout petits pour les autres. On les bouscule sans les voir, on se moque d’eux parce qu’on est méchant par nature, égoïste par défaut, mais on les ignore le plus souvent par peur de leur contagion… »
Pascal.