atelier d'écriture en ligne
Mon chien s’appelle Enly (prononcer n-ly ou haine-ly, plutôt…) ; ne me demandez pas pourquoi : c’est ma femme qui a décidé de ce sobriquet loufoque. Une de ses lubies, un caprice, une volonté, un héros de bouquin ou de ciné, allez savoir… Nous avons écumé tous les élevages spécialisés du pays ! Enfin, nous avons trouvé le phénomène, la perle rare. Combien on a payé cette bestiole ? Les yeux de la tête !...
Oui, oui, il a le standard du Staffordshire Bull Terrier de compétition mais à force de consanguinité, il n’existe pas de chien plus con. Il est inscrit au LOF, le toutou à mémère ! Son arbre généalogique est plus détaillé que celui de la reine d’Angleterre ! Il est tatoué, pucé, vacciné même contre la rage ! Et ça ne mange pas n’importe quoi, ces bestioles ! C’est plus fragile qu’un vase de porcelaine des Indes Orientales ! Un peu trop de ci et ce sont des boutons dans la gueule, par assez de cela et c’est la constipation assurée ! Sa fièvre se mesure en degrés Fahrenheit ! Pourtant, monsieur tolère le pudding, les muffins et les cheesecakes !
C’est bien simple : depuis ce clébard, on bouffe angliche à la maison. Au Five O’Clock, assis sur sa couverture en tweed, il ne dédaigne pas une petite tasse de thé. Il est tellement désobéissant que je me demande s’il ne faudrait pas que je lui parle anglais pour qu’il me comprenne enfin, ce dog.
Il pense en pound, en pied, en livre ! Il lèche en pouce, en brasse, en coudée ! A sa gamelle, il boit en pinte, en gallon, en boisseau ! Il dort comme un sonneur ! Faut entendre les ronflements ! Même Big Ben ne le réveillerait pas ! Et je ne vous raconte même pas les flatulences du bestiau ! L’amiral Nelson, son armada et ses dizaines de canons, c’est de la gnognotte d’escarmouche à côté des mitraillages de mon Enly ! Quand il a ses petits soucis gastriques, il vire tout le monde de la maison ! C’est zone sinistrée !
Bien sûr, pour l’accompagner pendant sa promenade nocturne, c’est moi le lauréat de la corvée. Quand je vais le balader dans son acre, il fonce toujours aux mêmes endroits. C’est un spécialiste des fleurs de bitume ; même castré ; il faut qu’il marque son territoire en pissant. Il faut le voir en équilibre sur trois pattes en train de viser ces pauvres fleurs de bitume ; on dirait qu’il déploie l’Union Jack avec son cérémonial de trépied !...
Les soirs de smog, monsieur folâtre, monsieur lambine, monsieur flaire l’enfilade des lampadaires… « Mais ce sont les mêmes que hier soir, abruti !... Tu ne les reconnais donc pas ?... Tu crois que les bonhommes du Service de l’Eclairage les change de place pendant la journée ?... » Au moindre bruit, à la moindre ombre, monsieur grogne, monsieur se hérisse, monsieur le bobby montre les babines. Il me la joue le chien des Baskerville, cet imbécile ! Mais il a peur des feuilles de platanes quand elles courent sur le trottoir ! Un claquement de volet et il se cache dans mes jambes, une pétarade de pot d’échappement : il hurle à la mort !
« Bonsoir madame Charnu ; beau temps, n’est-ce pas ?... Hé oui, les étoiles sont de sortie ce soir ; on aura peut-être une petite gelée, demain matin… Enly, dis bonsoir à madame Charnu. Et votre Nestor ?... Toujours ses coliques ?... Oui, ils mettent n’importe quoi dans ces boîtes de Miam-Miam ; au régime, Nestor !... »
« Dépêche-toi Enly, tu me fais rater le feuilleton de la télé… Là, une jolie fleur jaune à peine éclose du goudron ! Allez !... Ne te fais pas prier !... Allez, pisse… Pisse Enly !... »
Pascal.