atelier d'écriture en ligne
Au cours de l’année scolaire, il était arrivé dans notre classe un petit gars de type asiatique. C’était nouveau pour nous, les gamins de la province campagnarde, de nous retrouver confrontés à ce personnage en couleur. Il était franchement typé, Kai, avec le teint jaune, les yeux bridés et sa maigreur prononcée. Longtemps, j’ai pensé qu’il n’avait mangé que des grains de riz pour survivre avec une telle minceur.
Il ne parlait pas un seul mot de français ; il baragouinait ses kyrielles de mots en « lao », avec des intonations musicales inquiétantes et on ne comprenait rien à son charabia. Conversations amicales ou sentences malveillantes, on était sur nos gardes quand il nous invectivait avec ses flots de syllabes hachées.
Le maître nous avait expliqué sa situation de réfugié laotien en France. Avec sa famille, il avait fui son pays à cause des troubles y régnant. Il paraît qu’on s’y massacrait pendant des combats ethniques et des incessants découpages de frontières.
Au début, comme toujours, il fut l’attraction de la cour de récré. Certains venaient le toucher pour constater sa réalité ; d’autres imitaient des bruits de mitraillettes pour jouer à la guerre contre lui. Il était bizarre, ce Kai. Il avait des jeux tortionnaires qu’on ne connaissait pas. Pendant les algarades de derrière le préau, il se battait comme un tigre, comme s’il allait mourir à chaque fois. Tous ses coups faisaient mal et quand il en recevait un, il ne semblait jamais souffrir. Si, nous, on était habitués à vivre, lui, il était habitué à survivre. Pourtant, il n’était pas si différent ; ses plaies et ses bosses étaient comme les nôtres, sa vaillance à la bagarre était comme la nôtre et son sang était rouge, comme le nôtre. Tout maigrelet, avec son short déchiré, il s’en allait de l’école, le soir, comme s’il quittait un champ de bataille.
Je n’étais pas le dernier pour inventer des bêtises ; naturellement, on était devenus potes, tous les deux. Avec moi, il n’était pas sur la défensive. Il me fascinait par son courage au quotidien, sa lutte perpétuelle à exister au milieu des intempéries des humains féroces, son accommodation si rapide à parler notre langue et son acclimatation à notre bise si froide.
Un jour, il m’avait invité dans sa maison et il m’avait présenté ses parents et sa petite sœur. Je me souviens de leurs saluts comme une prière debout. Chez lui, tout était différent : les bibelots, les meubles, les fleurs, les rideaux, les tapis. Ça sentait le poisson et l’encens et j’avais un peu peur des biscuits que sa mère nous avait préparés. C’était comme si je visitais le Laos, derrière sa porte…
Tous les journaux régionaux en faisaient l’éloge dans leurs gros titres. La ville de Romans avait creusé un bel étang pour occuper ses retraités à la pêche pendant leurs longues journées de farniente. La Gaule Romanaise, la société halieutique de l’époque, avait déversé nombre de gros poissons dans l’eau limpide. Des carpes, des brochets, des truites, des goujons, des tanches, étaient aux festivités des futurs hameçons des inactifs. Kai et moi, nous avions décidé de faire l’ouverture avant d’être à la retraite… Il m’avait bafouillé sa façon de procéder. Djael revenait souvent dans son laïus ténébreux. Je lui faisais confiance : c’était peut-être un appât ou une technique de pêche laotienne. Sur son vélo, il avait accroché deux lessiveuses, une de chaque côté du porte-bagages, des sacs en plastique et une grande épuisette. Je me dis qu’il était sacrément confiant, avec sa Djael, l’ami Kai. En toute fin d’après-midi, nous avions pris les chemins à travers la campagne et rejoint l’étang par un petit sentier escarpé. On avait planqué nos bécanes derrière une grande haie de cyprès. Kai avait le don pour s’embusquer ; il pouvait se cacher derrière chaque branche et devenir invisible comme s’il n’était pas là. C’est pour cela qu’il était si maigre. Il a inspecté le petit lac ; il cherchait le déversoir. Il pouvait marcher sur les nénuphars sans les abîmer ou sur les pierres affleurant sans jamais glisser. Le bruit du vent dans les peupliers semblait aiguiser encore plus ses sens de petit braconnier. Un instant, il s’arrêtait pour écouter tous ces sibyllins messages aériens puis il se rabougrissait un peu plus jusqu’à disparaître derrière un simple roseau. Enfin, il a trouvé ce qu’il cherchait. De dessous sa chemise, il a extirpé deux berlingots de Djael et, après avoir brièvement mordu dedans, il les a déversés dans l’eau. Même si c’est un produit miracle, à part désinfecter les microbes des poissons et blanchir les pierres, je ne voyais pas trop l’utilité de la Javel dans cet étang. J’avais tort. Au bout de quelques minutes, les poissons remontaient à la surface ! A nous les carpes, les brochets, les truites, les goujons, les tanches ! Torse nu, avec de l’eau jusqu’au ventre, il remplissait son épuisette avec une grande efficacité de prédateur. Il faut avoir eu sacrément faim pour braconner de la sorte.
En quelques rotations fiévreuses, nous avons rempli ses deux lessiveuses. Sur la surface de l’étang, c’était un véritable cimetière de poissons morts. Je crois qu’on les avait tous tués. Kai n’avait pas ces soucis écologiques en tête ; sans nul état d’âme, il entassait encore ses prises jusqu’à occuper les sacs plastiques sur les anses de son guidon. Si, au Laos, ils agissaient tous comme ça, pas étonnant qu’ils viennent pêcher chez nous !...
Comme une récompense de tueur, il m’avait tendu une superbe truite mais je crois plutôt qu’il n’avait plus de place sur son vélo pour l’embarquer. Il avait déteint, mon poisson ; sa robe tachetée de rouge avait perdu toutes ses couleurs.
Enfin, sans encombres, nous sommes rentrés à la nuit. Sur la route, il chantait, Kai. Il était content et fier de rapporter à sa tribu de quoi la nourrir. Les intonations de sa voix étaient des intenses prières de victoire ; pourtant, il avait du mal à pédaler au milieu de tout cet encombrement de poiscaille. Il était comme une fourmi qui rentre à sa tanière avec une énorme miette sur le dos…
Quand j’ai dit à ma mère comment on avait attrapé cette magnifique truite, elle l’a aussitôt jetée à la poubelle avec des recommandations allant des graves punitions jusqu’à la pension. Je n’ai pas osé lui dire que le jeudi suivant, Kai et moi, nous allions… à la chasse… Il avait repéré une bergerie et pour peu qu’il ait ramené un bazooka de son Laos en guerre…
Pascal.