atelier d'écriture en ligne
« Rappelle-toi ! C’était chez Nestor et Lucette, le Bar Tabac « Aux Sports Réunis » sur la place du village ! En fait de sport, c’est là que l’équipe de foot locale venait jouer sa troisième mi-temps… Tu parles, Nanard, le gamin des tenanciers était gardien dans l’équipe ! Ça facilitait les choses…
Ils avaient installé un vrai flipper au fond de la salle et tous les gamins des alentours venaient tenter de claquer une partie gratuite ; oui, le jukebox est arrivé un peu plus tard. Quand le flipper était inoccupé de ses joueurs, c’est Gominet, le matou, qui dormait dessus. Tu te souviens ?... Il fallait prendre toutes les précautions possibles pour le gicler de la vitre, sans recevoir un coup de griffe !
Au début, comme il n’y avait qu’une prise de courant, les grands débranchaient le flipper pour écouter leur musique et quand ils s’en allaient, les petits rebranchaient vite leur flip au mur ; c’était déjà la guerre entre les générations… C’est dans ce bistrot que j’ai fumé mes premières clopes et bu mes premiers pastis. Ben oui, après les matchs…
Et leur chatte, leur chatte si maigre et si sauvage, que personne n’arrivait à approcher ! Comment s’appelait-elle déjà ?... Attends… Gominet et… Non, cela ne me revient pas. Tu pourrais m’aider, toi, du fond de ton fauteuil d’hôpital d’handicapé ! Même si cela fait des mois et des mois que tu ne parles plus, je sais bien que tu m’entends ; je vois des perles de pluie au coin de tes yeux !...
Cette chatte, elle avait élu domicile derrière le fameux jukebox. De sa planque, elle veillait comme une sentinelle aguerrie sur le petit trou de la porte de la cave. Ni Johnny, ni Richard Anthony, ni Sheila, ni même tous les yéyés tout autour, n’auraient pu la déloger, la… ben non, son nom ne me revient pas ; peut-être à la fin de mon histoire…
Tu te souviens ?... On garait nos rutilantes mobylettes en enfilade devant l’entrée du bar ! J’empruntais celle de mon grand frère pendant qu’il était au service militaire ! C’était nous, la horde sauvage du patelin ! On apprenait à danser devant le jukebox pour être moins ridicules aux bals de la région ; c’est Lili qui m’a appris à danser le rock. Elle était courageuse et patiente, Lili, pour m’enseigner tous ces déhanchements du dimanche. Les vieux, au zinc, ils s’étonnaient en regardant nos contorsions d’adolescents ! Ils disaient que ce jukebox, c’était une invention du diable et qu’il n’y avait qu’en Enfer qu’on pouvait se trémousser sur ces tonitruantes flammes de musique !...
Tu te souviens de la bagarre monstre avec la bande de Saint-Locdu-sur-Rimandoule ?... Ils étaient montés au village pendant qu’on jouait un match sur le terrain ! Ils s’étaient accaparés de notre bistrot comme d’une véritable prise de guerre ! Ils voulaient se venger parce qu’on dansait mieux qu’eux et on leur piquait toutes leurs filles pendant les fêtes dansantes !... On a vite reconquis notre territoire ! La mère Lucette en a estourbi deux ou trois avec sa poêle à châtaignes ! Leurs bananes frisaient à plat ! Ha, ha, fallait pas mettre la panique dans son bistrot ! Rappelle-toi ! Son mari, avec ses poings comme des masses, il les faisait ressortir la tête la première ! Notre Nanard avait encaissé un uppercut ; celui-là, il ne l’avait pas laissé passer ! Il n’avait plus la lumière dans tous ses étages ! Ha, ha, ha, j’en pleure de rire, encore, même longtemps après. Pendant la bataille, j’avais perdu deux dents, je saignais du nez et je m’étais fait déchirer mon blouson ! C’est sûr, mon père allait me tuer : un blouson tout neuf ! J’osais plus rentrer chez moi ! C’est Lili qui m’avait soigné ; tu parles, avec ces blessures de guerre, j’étais devenu son héros. J’ai encore le souvenir du grand rideau à rubans tricolores de la porte qui flottait au vent de notre victoire. C’est Marcel qui avait payé sa tournée ! Ce jour-là, on avait tous quelque chose en commun avec notre Monument aux Morts…
Ha, on en a tiré, des plans de comète, devant ce jukebox. Il y avait des chansons en anglais, des chansons venues de Paris et même de l’Amérique !
Paul voulait faire partie des musiciens d’un orchestre de rock ; Jeannot n’avait que son CAP de boulanger dans la tête. Et Pierre ? Tu te souviens de Pierre ?... Il voulait monter à Paris avec sa mob ! Porte-drapeau, il voulait défiler sur les Champs-Élysées ! Et toi ! Parce que tu ne chantais pas trop mal, tu te voyais déjà à Bobino, tout en haut de l’affiche ! Tu connaissais par cœur tout le répertoire d’Aznavour ! Avec ta mèche plaquée sur le front, ta moustache naissante et tes sourires de communiant, tu pensais qu’on te donnerait le micro sans confession !... Toi, tu voulais tellement faire des chansons ! Débrouillard, tu as eu ton permis de conduire avant nous tous… Moi, j’avais des idées d’ailleurs, des idées de tour du monde sur un bateau à voile…
Et cette chatte, rappelle-toi ! Quand on mettait la pièce dans la fente, elle balançait des coups de patte adroits sur nos mains ! Ha, ha, combien de pièces sont allées rouler sous le jukebox ?!... Tu te souviens ?... Et puis, un jour, l’appareil a cessé de fonctionner ; quand on s’en approchait, on entendait plein de petits miaous… Par je ne sais quelle magie, la chatte avait fait ses petits au milieu de la machinerie et des disques ! Mais comment elle s’appelait, cette chatte ?... Il n’y a que toi qui pouvais la caresser !...
Un jour, Lili m’a entraîné derrière le Bar Tabac ou bien c’est moi, je ne sais plus ; je crois bien qu’on avait eu l’idée en même temps. Dans ses yeux, je voyais la mer et ses sourires me bronzaient le cœur ; depuis le temps qu’on se donnait la main et qu’on faisait les fous, on s’est enfin embrassés. J’ai encore le goût du bonbon de sa bouche sur les lèvres…
Mais arrête de pleurer comme cela, mon Ami ! Cela te fait mal, d’une douce douleur, d’entendre remuer nos chers souvenirs ? N’attends pas que les infirmières te dorlotent ; elles ont d’autres chaises roulantes à balader !...
Que sont devenus les autres ?... Nanard est gardien de prison ; avant, il gardait pour ne pas que ça rentre, maintenant, il surveille pour ne pas que ça sorte… Paul est flûtiste au Conservatoire de Lyon ; Jeannot a repris la boulangerie de son père ; Pierre a été réformé du Service Militaire à cause de ses pieds plats ; il porte quand même un uniforme ; il est steward à l’Hôtel Ritz. Il fait aussi des courses de vélo, le dimanche…
Moi, l’écorché vif de la bande, je suis parti faire le tour du monde ; pourtant, je ne vous ai jamais oubliés. Longtemps, j’ai gardé nos chansons de jukebox comme les meilleurs refrains à l’adversité lointaine. Je suis allé voir où le soleil se couchait. Bien vite, je me suis aperçu que le bleu des grands Océans n’était pas aussi envoûtant que celui des prunelles de Lili ; les parfums sauvages du bout du monde n’avaient pas les humeurs enivrantes de son haleine fruitée ; les paysages, même les plus magnifiques, n’avaient pas l’ampleur de ses sourires énamourés…
Pendant que j’étais si loin, toi, de retour de boîte, tu t’es endormi ; il y a eu ce terrible accident de bagnole ; Lili était sur la banquette, derrière. Tous ces tonneaux de petit matin, elle n’a pas supporté ; elle est morte sur le coup. Il paraît qu’il y avait du monde à son enterrement ; même ceux de Saint-Locdu-sur-Rimandoule étaient là ; ils pleuraient aussi fort que ceux de notre bande. C’est Nanard qui m’a raconté…
Toi, tu es resté dans ce coma interminable, quelques-unes de tes vertèbres sont en miettes et, aujourd’hui, tu gis dans cette chaise roulante. Les toubibs disent que ta mémoire s’est effacée et, moi, tous les jours, je viens te parler pour la réveiller ; il paraît que c’est bon pour ta thérapie… Mais arrête de pleurer, mon Ami !... Allez !... Parle, dis quelque chose !... Fais un effort !... Quoi ?... Comment ?... »
« Go… mi… na… »
Pascal.
sujet semaine 48/2015 - clic