atelier d'écriture en ligne
Jonas
- allez Jonas, il est tard, faut dormir maintenant
- dis, Man quand est-ce qui revient Papa ?
- oh tu sais, il est parti y’a deux semaines, reviendra pas avant deux mois, je t’ai remis de l’huile dans la lampe,
n’oublie pas de l’éteindre
- oui Man, bonne nuit
Jonas embrasse sa mère toute affairée à rincer les assiettes dans la bassine d’eau tiède et retrouve sa chambre. Un
vent méchant fait osciller les volets de bois et Jonas, il n’aime pas le vent. Pense à son père. Sur son petit chevet, la bouteille et le bateau.
Tant de matins debout aux aubes grisâtres, les cris des marins, les cordes qui roulent et fument, le battement des
toiles qui s’élèvent, bras tendus et larmes de sel.
Ils repartaient tous deux main dans la main, sa mère et lui, un dernier regard vers ce point blanc d’incertitude, de
peur et d’attente posé sur ce lit d’écume froide et sournoise.
Jonas, il avait vu son père mettre le bateau sous le verre. Avec patience, il s’était façonné des pinces de bois et
doucement enfilait à travers le goulot ce qui devenait la coque, les mats, les échelles de corde et l’étoffe si difficile à déplier et coller.
- ce bateau ce sera le tien, fils, dans mes nuits d’absence, t’auras qu’à m’imaginer dedans, tirer les filets, hisser
la voilure, saler le poisson et descendre en fond de cale pour le poser en caisse. Tu sais j’en ai tellement vu, de ces vagues tueuses ou ces brumes de silence immobiles parfois même la lame du
couteau pour calmer les solitudes perdues
Le soir Jonas glissait une étoffe sous le chevalet, la plissait comme pour feindre une houle bleutée, vacillante au
reflet de la mèche et scrutait derrière le verre une vie inventée.
Ce matin Jonas n’a pas école, il n’arpentera pas ces chemins de cailloux qui mènent au village, non ce matin il est
comme hébété sur le bord de son lit, il a ouvert les volets pour être sur de ce qu’il voyait, posée là sur son chevet, la bouteille et son reflet verdâtre et dedans le bateau brisé, mats
effondrés et coque ouverte
- Jonas, Jonas, viens vite
Sa mère est là toute embuée de pleurs
- je viens de recevoir un télégramme d’la compagnie de pêche, son bateau a sombré, une méchante tempête qu'ils
disent, nous envoient leurs condoléances…
Daniel