atelier d'écriture en ligne
C’était la pause…
Elle avait pris sa place habituelle de fumeuse sous le porche d’entrée du bâtiment. Au bout de leurs briquets hypocrites, quelques jeunes pigeons de complaisance offraient leurs étincelles à sa cigarette. Alors, amusée, elle tendait les lèvres pour prendre le baiser de la première flamme érigée…
Les nuages bas se mélangeaient avec les nouvelles volutes de sa fumée bleue, ou bien c’était le contraire mais, dans le contexte incertain, c’était sans réelle importance. Elle apparaissait un peu chimère, un peu évidence, un peu solitaire, dans cette aura brumeuse… Comme absorbée par ce devoir impérieux, elle consommait sa dose de nicotine avec l’application d’une droguée obstinée…
Tirant goulûment sur sa clope, elle semblait dévorer la fumée avant de l’avaler avec ardeur. Elle avait une manière de balader sa langue en rond et de tordre sa bouche qui dessinait une grimace hors de propos avec son doux visage. Pendant ces quelques instants hermétiques, elle fermait les yeux pour se rapprocher encore plus de cette intimité d’échange tabagique. J’avais l’impression jalouse qu’elle embrassait la fumée…
Puis elle exhalait ses reliquats de blonde avec une nonchalance de rejet sans intérêt. Quand elle expulsait sa fumée blanche, c’était comme une cheminée d’usine appelant ses ouvriers à la reprise. Puis, machinalement, elle picorait les bords de sa langue, avec deux doigts experts, comme si elle cherchait d’hypothétiques grains de tabac piégés dans sa salive…
Sans cesse, elle croisait et décroisait ses « converse » comme un oiseau ne sachant plus sur quelle branche se poser. Pour garder une contenance sans équivoque, elle effectuait des exercices de sémaphore avec ses bras tantôt dépliés, tantôt ouverts, tantôt croisés, tantôt pendus ; le bout de sa cigarette dessinait alors, dans sa main, mille arabesques excentriques aux intenses rougeoiements incessants…
Eperdument, je l’admirais de mon bureau…
Debout sur le grand paillasson d’entrée, elle semblait prendre part aux conversations. Parfois elle souriait comme une jeune starlette de ciné, parfois elle se renfrognait comme une pénible enfant contrariée. Ses baskets de compétition semblaient danser au tempo de l’interprétation des discussions futiles avec les quelques pigeons d’accompagnement. Mais elle n’oubliait jamais d’aspirer encore sur sa cigarette pour empêcher les courants d’air d’en profiter à sa place… Et c’était encore une autre forme tendancieuse de mâchouillement indiscret, un autre gonflement de joue ambigu, une déglutition affamée, une apnée de délectation féroce au fond de sa gorge…
Le soleil entreprenant s’encanaillait avec les vérandas du bâtiment voisin ; il perturbait mes desseins indiscrets avec des éblouissements assassins mais l’éclat brutal de ses lumières attisait ma pauvre imagination de fantassin…
Moi, j’aurais tant aimé m’appeler Dunhill, Marlboro ou Peter Stuyvesant… J’aurais arraché mon filtre pour l’embrasser plus passionnément. J’aurais empoisonné ma fumée avec un puissant philtre d’Amour pour qu’elle m’aime rien qu’un petit peu…
Je serais devenu sa drogue essentielle, la roulade affolée de ses yeux trop bleus, le parfum capiteux de ses cheveux trop blonds, l’aura diaphane dansante autour de sa silhouette trop attirante… Par paquets de cent, elle aurait joué avec moi, continuellement, de sa main à sa bouche, de ses lèvres au bout de sa langue, de ses doigts à ses regards et, même partant inexorablement en fumée, je serais revenu à la suivante avec autant d’ardeur rougissante. Je serais devenu son preux cancer le plus soupirant, le moins guérissable, le plus désespéré…
J’aurais été son pigeon, hautement voyageur, pour tous ses caprices baladeurs, le plus apprivoisé mais encore, un peu séducteur, un peu voltigeur, un peu baratineur, un peu enchanteur ; j’aurais picoré dans sa main au moindre de ses désirs, j’aurais exécuté des pirouettes autrement plus courageuses que les volutes de sa fumée bleue. J’aurais cassé mes ailes, j’aurais dormi dans sa cage, j’aurais été son pigeon d’eau douce, son duvet le plus chaud, ses plumes les plus écrivaines, ses griffes les plus soumises, son bec le plus tendre et mille choses encore…
Ses précieux regards circulaires se promenaient invariablement bien au-delà des épaules tombantes des insignifiants ramiers fabulateurs tout autour d’elle. Ils fumaient de concert mais sans la moindre harmonie, même leur fumée ne se mélangeait pas. Elle scrutait les environs en quête d’éternelle évasion. Visiblement, elle s’emmerdait avec ces anonymes partenaires de pause…
Parfois, elle surveillait le bout incandescent de sa cigarette pour mesurer le temps de sa récréation naturellement proportionnel à son retour aux affaires. Doucement, elle soufflait dessus pour attiser les cendres mortes, pour réveiller des étincelles ou pour les disperser hors du brûlot. Déjà, ses belles baskets à la mode s’impatientaient en signalant des postures de lancement imminent dans les étages…
Mais non ; c’était encore une autre indéfectible goulée de condamné, un autre baiser enflammé, une autre inspiration d’enivrement intérieur et de nouveaux effluves de fumée lactée se soulevaient dans les airs, avec des contorsions évanescentes, pendant les convulsions grimaçantes de son visage…
Puis, les pigeons embagués commençaient à tordre leurs mégots dans le cendrier.
Au bout de leurs calembours imbéciles, de leurs blagues de comptoir et de leurs à-peu-près appris en douce, ils retrouvaient l’escalade des escaliers tout en calculant le compte à rebours de la prochaine pause…
Elle, elle tirait avidement encore sur la fin de sa clope ; en serrant les dents, elle extirpait les ultimes sensations de son tabac puis, d’une pichenette déçue, elle éjectait son mégot au loin. Au moment où ses baskets retrouvaient leur chemin de labeur, elle avait toujours un petit regard curieux du côté de… ma fenêtre…
La pluie de la nuit épanchait encore ses larmes transparentes le long des épines du sapin proche. Son tronc noirci était comme une ombre furtive dans le retrait de la frondaison et je restais caché bêtement ; je la contemplais, inlassablement, derrière le triste rideau voyeur de mon bureau, pendant son moment de pause…
Pascal