atelier d'écriture en ligne
Il était accoudé devant le bar…
En grande réflexion avec lui-même, nerveusement, il regardait son reflet l’observer dans la glace. C’était son éminence grise, son éternelle bonne conscience encore valide, l’alter de son ego, qui le sermonnait en lui montrant son doigt inquisiteur…
On pouvait penser qu’entre lui et son personnage virtuel, il y avait un décalage informel. Quand il grimaçait en se fourbissant le nez ou en frottant sa barbe naissante, sa réplique, plus raffinée, plus polie, plus timorée s’exécutait avec retenue, pudeur et décence. Si lui était fade, triste et monochrome, sa copie en filigrane était avenante, joviale et multicolore. Entre ces deux protagonistes incertains, on aurait dit un rendez-vous manqué, un hasard conventionné, un concours de mimes pitoyables, une révolte imaginaire, pendant ce désaccord de miroir…
Parfois, il cachait sa tête sous l’étiquette d’une bouteille alignée devant la vitrine, il se perdait dans la contemplation éphémère d’une mouche zonzonnant ses arabesques devant le comptoir, il regardait ses chaussures bancales et leurs lacets en vadrouille mais sa doublure cherchait ouvertement à recoller son regard dans les siens, si bien qu’on ne savait plus qui regardait l’autre. Alors, presque ensemble, ils balayaient, à l’humeur d’un geste vague, cette subtile imprégnation qui dérangeait tant cette subversive addiction…
Mais je ne savais plus qui était l’illusion de la réalité. Est-ce que cet homme en perdition était l’envers de son reflet maladroitement connivent ou est-ce que le miroitement sournoisement vainqueur réclamait un autre verre ?... Qui était le plus ivre ?...
Parfois, troublé, inquiet ou découvert, il se retournait sans réelle élégance ; il dépliait lentement ses coudes du zinc comme pour laisser le temps à son illusion d’apprendre les mêmes gestes de confusion. Il s’en allait quérir un autre personnage croisant dans ses tristes parages et pouvant quelque peu ressembler à cette image. Mais il se retrouvait irrémédiablement prisonnier dans une autre glace qui lui reflétait naturellement d’autres mouvements tenaces…
Cerné, et pour oublier le présent, il allait s’abîmer dans la contemplation du dehors à travers les vitres usées de la fenêtre contondante. Les voitures traînant leur halot d’échappement, les roquets frileux attachés à leurs mémères et reniflant des lampadaires, les petits gamins vacanciers de l’école courant l’aventure sur les trottoirs, des moineaux querelleurs se chahutant quelques miettes de pain, c’était son évasion entre tous ces miroitements scrutateurs.
Mais les vitres pugnaces, celles qui regardent dehors, le ramenaient encore dedans comme ces affiches sales et languissantes qui supplient des retours, ces « perdu de vue », ces invites de recherche, ces « forte récompense » sans jamais d’espoir…
Quand le patron coupait ce lourd faisceau d’échanges implicites, en vaquant à ses occupations de cafetier, l’homme en profitait pour attraper son verre et boire goulûment jusqu’à le presser dans son poing blanc. Alors, pendant un rot de fantaisie marginale, il recommandait la même chose à l’insu de son double…
Baissant les yeux, il retournait conjurer le mauvais sort en admirant les dessins bizarres du carrelage. C’était visible ; il s’appliquait à les observer en hochant la tête comme un chien de plage arrière bien éduqué aux soubresauts d’une mauvaise route.
Mais c’était sans compter sur les restes de vernis placardés sur les carreaux inquisiteurs ! Son écho collant le grondait avec des grimaces méchantes et venimeuses à chaque portrait ! A la nouvelle faïence consultée, aux effets surnaturels, il rebondissait sur sa marelle, en perdant confiance…
Il s’est noyé un moment pour ne reprendre pied qu’aux abords du comptoir. Il a réclamé encore de quoi oublier tous ces maudits mêmes reflets. Plus il buvait, plus il s’enivrait, plus son imitation restait sobre. C’est comme si sa conscience s’évertuait à paraître saine dans ce tourbillon de déficience vineuse. Même le zinc le grondait ! Même les taches de blanc étalées le sermonnaient ! Même le chrome de la pompe à bière le punissait avec ses bulles d’écume éclatées ! Même la patine des boiseries le houspillait ! Même le fond de son verre le réfléchissait en déformant ses grimaces d’aviné !...
« Miroir, miroir, suis-je toujours aussi beau ?... » a tenté l’homme ivre avec une parade burlesque de pantin désabusé…
Le reflet s’immisçait de milliers de nouveaux tourments, en ressassant ses images assoiffées, dans tout ce qui pouvait réverbérer aux alentours. Facilement, il aurait pu lui répondre…
« Non, tu es laid, tu es sale, tu es pénible, tu es vulgaire !... Je ne suis pas ce genre de reflet complaisant et hypocrite, ce genre de flaque bonasse et compatissante où l’on s’admire, où l’on se masque et où l’on triche à longueur de vie !...
Tu veux me maquiller, usurper mon identité, me décorer d’inconvenances incongrues avec tes degrés superflus jusqu’à ne plus te reconnaître !...
Ne me donne pas le pouvoir de la Réalité, je pourrais en profiter et te placarder enfin au rayon des objets perdus !...
On me peint de faux-semblants, d’imagination, de rêves, d’espoir, de trompe-l’œil, et ils sont autant de frissons divagants sur l’onde chafouine de mes réflexions. Vous m’habillez de vos sentiments insincères fais de croyances, d’habitudes et autres indélicates certitudes ; vous y puisez vos alibis, vos fourberies, vos indélicatesses, vos mensonges et nous survivons, nous les reflets flétris, en flottant vaille que vaille sur vos utopiques années !...
Quand tu es soûl, tu voudrais que je sois flou, quand tu es triste, tu voudrais que je pleure à ta place et quand tu es gai, tu m’ignores : tu ne prends pas soin de moi… Vis ta vie dans la Réalité et n’attends rien de ta représentation chimérique !... Je désespère de m’écrouler devant ce comptoir, comme un mauvais boxeur compté jusqu’à dix, chaque fois que tu veux me noyer… »
Il était accoudé devant le bar…
Pascal.