atelier d'écriture en ligne
« Papy ?... C’est quoi, accroché autour du bâton ?... »
« Là ?... Ce sont des colliers avec des cloches ; c’est pour les vaches… »
« Papy ?... Pourquoi elles portent des cloches, les vaches ?... »
« C’est à cause du brouillard. Quand elles sont perchées dans les alpages, cachées dans la brume, le berger peut facilement les compter. Chacune d’elles a un son différent, du tintement grave jusqu’à celui de l’aigu. Il sait que sa Bergamote est de ce côté, que la Lucie est dans le vallon ou que la Charlotte se frotte longuement aux rochers… »
« Papy ?... Pourquoi elles ont des prénoms, les vaches ?... »
« Eh bien, c’est pour les reconnaître. Quand il les appelle, elles viennent vers lui. Toi, tu es Arthur. Si je t’appelle Maxime, tu ne viens pas mais si je t’appelle Arthur, tu viens…
Il sait même si la Lucienne court ou si elle est contente !... »
« Papy ?... Pourquoi elle est contente, la vache ?... »
« Parce qu’elle fait de la musique avec sa cloche. Parfois, elles font des concerts toutes ensemble ; entre leurs « meuh », elles se répondent en chanson. C’est toute une mélodie. Le matin, celle qui est le plus près du talus raconte aux autres s’il fera beau ; quand une autre s’extasie devant un beau carré d’herbe verte, elle appelle ses copines pour le festin ; quand il passe une troupe de randonneurs, curieuses, elles s’approchent pour tenter de comprendre tous ces étrangers en habits de sport.
Tu sais, les barbelés, ce n’est pas pour qu’elles s’échappent, non, mais c’est pour qu’on ne les embête pas. Un animal qui fabrique du lait, ce n’est pas méchant. Quelles soient normandes, tarentaises, ou vosgiennes, c’est avec la même nonchalance qu’elles chassent, les mouches, les taons et les moustiques, à grands coups de queue.
Quand il fait froid, elles se rassemblent au milieu du champ ; elles font des grands feux de vapeur avec leurs naseaux et, quand il pleut, elles lavent leurs robes aux chansons de leurs sonnailles. Au soleil, elles se cachent dans l’ombre d’une copine ou elles s’allongent pour faire de grandes siestes bucoliques. Même si là-haut il n’y a pas de train, elles ne s’ennuient jamais.
La nuit, elles regardent les étoiles. Elles aimeraient bien brouter dans les champs célestes, avec toutes ces fleurs scintillantes, semées dans le ciel comme des gourmandises extraordinaires !... Tu imagines un peu toutes ces edelweiss juste un peu plus loin que la portée de leur langue ?... C’est pour cela qu’elle ruminent, elles s’imaginent… »
« Papy ?... On n’enlève jamais leur collier ?… »
« Hé bien, non. Tu vois, c’est un peu leur klaxon dans la nature. C’est pour avertir les taupes et, comme elles ne veulent pas se faire marcher dessus, elles changent de trou !... Les petits oiseaux ont le temps de déménager leurs nids, les sauterelles peuvent attraper une autre brindille et les mulots s’enfuient plus loin.
C’est… comment dire ?... C’est comme des bijoux de grande valeur. Les jours de fête, dans le village, toutes les cloches des vaches sont astiquées. Elles brillent comme si elles avaient le soleil autour du cou. Les vaches, faut les voir parader dans la rue principale du village !... Les gens applaudissent le défilé, on les prend en photos !... Si tu voyais comme les vaches sont fières !... Elles lèvent toutes la tête, regardent droit devant en ruminant à l’américaine comme si elle mâchaient des chewing-gum à la chlorophylle !... Même leurs cornes sont cirées et enrubannées avec des guirlandes de fleurs et leurs sabots sont peints comme des ongles de starlette.
Devant l’hôtel de ville, le maire leur fait un discours, devant l’église, le curé les bénit et elles ont aussi un concours de beauté !... On les pèse, on les mesure, on les flatte, on les caresse, on leur donne des friandises et des prix de grand honneur. Et quand elles remontent dans les alpages, pimpantes et encore un peu maquillées de la fête, elles racontent aux autres leurs aventures de village avec leurs cloches clinquantes autour du cou... »
« Papy ?... Raconte-moi une histoire de vache !... »
« Mais je n’ai droit qu’à une page !... »
« Allez !... »
« L’histoire de Candy ?... »
« Oui !... »
« Candy, c’était la plus jeune du troupeau ; là-haut, dans les alpages, elle venait juste d’avoir son petit veau dans un coin reculé du champ. C’était l’aube. Pendant que son petit tentait de se mettre sur ses pattes, elle a entendu un grognement épouvantable !... Son instinct lui a crié de fuir au plus vite mais elle ne pouvait pas laisser son petit !...
Tout à coup, elle a senti qu’on la reniflait dans son dos !... En se retournant, elle a aperçu deux gros yeux rouges et des dents énormes, comme le masque du diable !...
Le loup !... Le loup !... Effrayée, elle donnait des grands coups de tête pour prévenir ses congénères mais rien ne sonnait !... Le berger avait enlevé le battant de sa cloche tant elle ennuyait le troupeau avec ses cabrioles sauvages, ses alertes sans fondement et ses facéties de jeune vache !...
Rien ne sonnait !... Tu imagines son désarroi ?... Le méchant loup s’est approché de son petit, alors son sang n’a fait qu’un tour et tant pis si son lait allait tourner aussi…
Elle a foncé droit devant ! Avec ses sabots, elle cognait la terre !... Avec ses coups de tête, ses cornes fauchaient l’air !... C’était une furie, la Candy !... Bien sûr qu’elle s’est fait mordre, bien sûr qu’elle sentait les crocs s’enfoncer dans sa chair, bien sûr qu’elle meuglait sa douleur, la pauvre bête !... Tout allait de mal en pis…
Dans la lutte impitoyable mais avec l’énergie du désespoir, un de ses sabots a heurté l’affreux loup. C’était un coup de chance ou un coup de pouce de Io… Il n’empêche ; le vilain monstre s’est enfui en gueulant des kaï, kaï, kaï, qu’on a entendus jusqu’au plus profond de la montagne !...
Au premier soleil, le berger est venu écouter son troupeau et il a retrouvé Candy dans un triste état mais il l’a bien soignée. Son petit tenait debout !... Eh bien tu vois, Arthur, aujourd’hui, c’est elle qui a la plus belle cloche du troupeau et, quand c’est le jour du grand défilé annuel, c’est elle qui marche en tête ; avec fierté, elle montre ses cicatrices !... Son berger ?... Il a toujours au fond de sa poche des bouts de carotte, de pomme ou une poignée de foin dans la main, pour sa Candy : c’est une gourmande…
« Papy ?... C’est une lampe tempête ?... »
« Oui, mais ça, c’est une autre histoire… »
Pascal