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atelier d'écriture en ligne

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La baraka. Pascal

 

Un jour, de fin de repas du dimanche, chacun racontait sa version de la chance. Mon père, d’habitude si réservé, avait raconté doucement sa baraka dans le mutisme général. Aussi, avec ces quelques mots, j’ai tenté de reproduire sa vision de fin du monde…

 

 « Viens !... Ne restons pas là !... Non, ce n’est pas un abri sûr !... Dépêche-toi !... Vite ! Sortons-nous de ce piège infernal !... »

 

Fin juillet 1943, bombardement sur Hambourg…  

 

Les alliés pilonnaient le port et les usines le long de l’Elbe avec des flots incessants d’avions et les débordements d’explosions, d’éclats, de mitraille et d’acier en fusion détruisaient la ville piégée sans répit. Prisonniers de guerre et livreurs de charbon, nous nous étions fait surprendre par ce déferlement d’apocalypse dans un faubourg de la ville.

 

Des tirs de DCA montaient inlassablement vers le ciel en feu et des énormes bombes tombaient en échange de mort et de destruction programmée. La ville disparaissait sous ses décombres, comme balayée par une puissance destructrice extraordinaire. Des incendies gigantesques embrasaient des quartiers entiers. Les cendres, les poussières, les fumées âcres enveloppaient d’une aura maléfique les édifices qui s’écroulaient en larmes de béton pulvérisé. Les quintes de sifflements stridents des bombes incendiaires s’approchaient de notre modeste cachette comme pour signaler l’imminence tragique de leurs impacts destructeurs…  

 

Je n’arrivais plus à respirer, mes yeux brûlaient ; je restais caché sous le porche de l’immeuble qu’on venait de livrer. J’avais calé les paumes de mes mains tremblantes sur mes oreilles pour ne plus rien entendre de cette impitoyable destruction méthodique. Les bombardements de terreur sur les villes allemandes étaient dans l’éventail des atouts légitimes et dans les soutes des alliés…

 

« Sortons de là !... Vite !... »

 

Avec notre *KG peint sur nos habits, c’était bien difficile d’aller se réfugier dans les abris du quartier. Les autochtones terrifiés n’admettaient pas des prisonniers de guerre, ceux-là même qui, libres, détruisaient leur ville sous des tempêtes de feu. J’avais un sale goût de cendres dans la bouche et je ne pouvais même plus avaler de salive pour me déboucher les tympans… L’Enfer est un déluge de flammes aux chapelets récités des bombes…

 

Les déflagrations se rapprochaient et des pans d’immeuble entiers s’écroulaient en ouragans de poussière aveuglante. La ville entière se rasait sous ces tapis de bombes massacrantes… Comment même une petite prière pouvait monter au Ciel dans cet Enfer terrestre ?...

 

Les trottoirs tremblaient, le bitume fondait, les pavés des rues se désunissaient comme des monstrueux puzzles désorganisés, les bouches d’égout rotaient des fumées bleuâtres, les fenêtres crachaient leurs vitres en éclats apeurés qui s’éparpillaient dans les airs comme des multitudes de confettis transparents. Le vacarme assourdissant était au comble de la terreur…  Hambourg implosait…

 

Des bribes de fantômes hagards couraient dans cet inextricable décor de fin du monde  avec des enfants incertains dans les bras mais ils disparaissaient aussi vite dans des nuages de poussière brûlante engloutissant tous leurs espoirs de fuite. Dans les caniveaux ruisselaient d’abominables mélanges sanguinolents qui s’éclairaient, en pâle vermillon collant, pendant une explosion plus forte ou plus proche. Des rats faméliques flottaient dans des flaques nauséabondes en reniflant d’hypothétiques refuges dans les concrétions des ruines affalées. D’informes ferrailles torturées retenaient des parois de murs disloqués comme des griffes acérées de gargouilles affamées s’accaparant leurs habituels repas de cauchemar…

 

« Sortons de là !... Vite !... »

 

Mon collègue d’infortune, encore animé par un instinct de survie incroyable, me criait ses suppliques en regardant toutes ces myriades de débris incandescents qui envahissaient notre piètre cachette…Dans ses yeux épouvantés, je voyais la mort déchaînée comme seule issue véritable de ce carnage. Des éclairs de napalm illuminaient la ville pendant de brefs instants et d’horribles explosions répondaient en cadence tardive à ces monstrueuses forges du Diable. Tout n’était qu’embrasement, anéantissement, suppression, ravages, désolation…

 

« Allez !... Foutons le camp de ce trottoir !... »

 

Des coups de vent de lourdes déflagrations proches laissaient entendre des sirènes de pompier, des klaxons interminables, des sifflets de police, des cris déchirants, des appels de tragédie, des plaintes de suppliciés amputés sans miséricorde. J’étais statufié sous ce porche d’immeuble, tassé comme du granit sans longue carrière pour réaliser mon sablier poreux se vidant si vite dans cet environnement effroyable…  

 

Des éclats d’obus affichaient des impacts grossiers dans les murs encore debout comme des exécutions sommaires. Tout à coup, un sifflement plus pointu, plus aigu, plus précis, telle l’épée de Damoclès se décrochant de son crin de cheval, s’est approprié toute notre atmosphère terrorisée pour nous signifier l’imminence de sa collision fatale dans notre périmètre…

 

« Filons !... Filons !... »

 

Alors, nous avons couru ventre à terre, nous avons couru en enjambant les décombres, les poutres calcinées, les ornières sans fond, les effondrements brûlants et les cadavres déchiquetés ; nous avons couru droit devant nous, plus vite que tous les records du monde… La bombe tueuse se rapprochait inexorablement, aimantée par sa cible. Nous sommes tombés dans le cratère d’un projectile quand la terrible explosion a retenti derrière nous. Ce fut un intense fracas assourdissant, une tragédie de son et de lumière. L’immeuble que nous avions livré avait totalement disparu de la rue, rayé du quartier comme s’il n’avait jamais existé que dans notre imagination de prisonniers. D’un nuage de poussière linceul, des myriades de pierre liquéfiée pleuvaient çà et là. C’était comme des étoiles filantes à bout d’essor renonçant à leur liberté d’astres pour se ficher, vestiges de scories sans avenir, dans la terre calcinée…  

 

Enfin, les avions guerriers sont repartis vers leurs bases et nous, on n’a rien eu !... Pas une égratignure, pas une coupure, pas une bosse !... Rien !...

 

KG : Kriegsgefangener - prisonnier de guerre.

 

Pascal 

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J
un récit d'un réalisme épouvantable Et dire que ça continue à se produire ...
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M
En te lisant, je replonge vers le passé...<br /> La pudeur de mon père, sa réticence à exprimer l'inexprimable horreur est là.<br /> Souvent les moments des repas sont des plages de partage familial dont on sort enrichis.<br /> Une description vivante malgré le contexte de ce témoignage.
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A
Ce fut trop vrai pour pouvoir l'oublier, même sans l'avoir vécu.... Entretenons la paix !
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A
Quels tragédies que sont les guerres malheureusement, ce n'est pas prêt de s 'arrêter. :(
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J
un temps qui bourdonne encore dans la tête, un temps qu'on ne veut plus connaitre ! <br /> merci Pascal pour cette belle page
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J
Bonjour Pascal... Un temps si bien décrit qu'on ne souhaite que plus encore la paix...même s'il a fait des miraculés pour combien de morts.... Merci pour le lien sur Jeanne d'Arc... JB
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