atelier d'écriture en ligne
J’étais attablé au Bar Fleuri. Absorbé par la page sportive du Dauphiné Libéré, je lisais les résultats du match de foot entre le Goubet (comprendre Chatuzange le Goubet) et Châtillon (Saint Jean) pour savoir qui accédait enfin en promotion d’honneur B l’année prochaine. C’est vous dire si j’étais occupé !...
Le talentueux Duchmol (le fils du maire) avait marqué le but de la victoire et, à Châtillon, on préparait les festivités pour accueillir le fils prodigue, le sauveur de la municipalité avec les fastes dus à son rang d’avant centre. Certains parlaient d’une stèle le glorifiant pour remplacer le grognard figé dans sa posture rouillée depuis trop d’orages et de gouttes de pluie, d’autres envisageaient même des nouvelles tribunes au stade Duchmol père pour accueillir quatre cents spectateurs en plus.
Les discussions techniques allaient bon train ; on parlait même de recruter Dugland (le goal de Saint Bardissol sur Orge, celui qui joue en équipe première) pour garder inviolés les buts de Châtillon l’année prochaine. Photo couleur à l’appui, du sieur Dugland adossé à un chêne : les preuves étaient irréfutables… Dehors, l’été était caniculaire, les ombres étaient prises d’assaut et les robes étaient légères…
C’est quand elle est sortie des chiottes que je l’ai remarquée. Il se baladait derrière elle, une odeur immonde de wc bouchés… J’en étais à Duchmol, porté en triomphe dans son village natal, quand j’ai levé les yeux vers elle…
Je la connais… C’est la lolita du coin. La quarantaine bien entamée, elle croise dans les parages. Elle ne sait que faire de sa journée si ce n’est de consommer des cafés sur la terrasse. C’est la reine de tous les cancans, de toutes les rumeurs, de tous les secrets qui promènent au grand jour sous la grande bâche du Bar Fleuri.
Ici, c’est son port d’attache. Quand elle part en croisière pour une vie meilleure, c’est forcément d’ici qu’elle largue les amarres mais c’est forcément à la rame qu’elle fait le voyage. Au bout d’une semaine de galère on la revoit, à l’amarrage, attablée avec ses seuls sourires contrits en billet de retour.
Parfois, elle vient avec son loulou du moment. C’est toujours une grande brute, style : un muscle à la place de la tête et deux cerveaux à la place des biceps ; c’est celui qui lui paie ses consos. C’est repris de justice et compagnie, au lourd passé de crime de sang, de rapines et autres sombres exactions…
Elle est fière de montrer à la terrasse son cavalier monteur, son fourbisseur de plaisir, pour attiser les jalousies des copines. Gentille bête de foire, il remue ses épaules tatouées ou il gratte son ventre pour montrer ses abdos à la collégiale ébahie.
Elle aime bien se promener avec son jean moulant, celui qui maintient son postérieur dans des formes avantageuses ; aux claquements de ses talons aiguisés, elle rameute la gent masculine à ses devoirs de voyeur pour admirer sa croupe. A sa façon, c’est une femme libérée de ses propres carcans ; son émancipation passe par le regard intéressé des autres. Pour exister, il faut se montrer mais, pour vivre heureux, il faut se cacher… Vêtue du costume de paraître, elle évolue dans le monde glauque du Bar Fleuri avec des prétentions de princesse indépendante et une vertu, toujours à prendre.
Quand elle flotte dans l’ambiance, elle se regarde longuement dans la glace du bistrot. Miroir, ô miroir, suis-je toujours aussi belle ?... D’un coup de tête, elle rabat sa chevelure pour organiser sa mèche dans une nouvelle dimension plus prometteuse. Elle se doit d’être l’égérie du bar. C’est elle qu’on doit admirer en oubliant les bulles de sa bière et les transpirations de son verre de blanc ; elle se croit plus craquante que les glaçons du Ricard ou plus lumineuse que les spots merdiques collés au plafond. C’est sur elle qu’on doit baver en rêvant avec des fantasmes cochons où elle doit forcément être la cible principale…
Un peu espagnole, beaucoup olé olé, passionnément caractère de cochon, elle en rajoute avec le déhanché, avec les postures équivoques, avec le phrasé fleuri et ses bruyants maniements de tasse. Au zinc, les hommes la contemplent, partagés entre connaître son prix et les souvenirs croustillants qu’elle imprime dans leur cerveau coulant. Instinctivement, ils se dressent sur leurs brodequins, les blaireaux du coin, ils grattent leurs moustaches, sourient de guingois et le poids de leur silence est plus grivois que toute l’encre des estampes japonaises les plus scabreuses… Combien vont grimper leur bergère, le soir, en pensant à elle…
Oui, la lolita libérée, elle emportait dans son sillage un parfum d’outre-caniveau !... C’est pour cela que j’ai levé la tête… Ce fut comme un coup de poing fascinant… Le bas de sa jupe s’était coincé avec la ceinture de sa taille et son magnifique joufflu prenait l’air du bar. Elle se baladait cul nu, la lolita… J’ai pensé un instant qu’on devrait tous faire une quête pour qu’elle puisse s’acheter des culottes…
Elle avait des fesses superbes, la garce. Pendant sa démarche de conquérante, son cul faisait des huit majuscules… Seul, je la voyais exécuter son exhibition fortuite… Oui, j’aurais bien sorti ma brosse à reluire… Par la face nord, je l’aurais escaladée sur une table connivente ; courbée en avant, posée sur ses coudes, troussée jusqu’au ventre, je l’aurais bien besognée au tintamarre des bouteilles de pastis et des eaux pétillantes. Elle aurait tâté de mon serpent de mer, la mémère. Au tempo de mon bâton de pèlerin, on aurait parlé du temps au bout de ses talons aiguille, on aurait récité les mêmes prières et ajusté notre plaisir aux mêmes vocalises. Entre ses fesses accueillantes, j’aurais joué du trombone à coulisse et agité mes castagnettes pour la faire danser sur un bon rythme ibérique…
Elle s’était arrêtée devant sa glace fétiche pour remettre de l’ordre dans sa chevelure si noire : une simple histoire de barrette inutile ou de foulard desserré… Son cul blanc me regardait avec ostentation et j’avais l’impression oppressante qu’il me taquinait avec ses clins d’œil racoleurs…
Pourtant, j’ai appelé sa propriétaire pour lui signaler gentiment cette inconvenance d’accoutrement, avant qu’elle ne reparte dans la jungle masculine de la terrasse. C’est à peine si elle a tiré sur sa jupe pour remettre de l’ordre bienséant à sa toilette. J’ai eu l’impression certaine d’avoir contrecarré ses plans de lolita. Avant de sortir dans l’arène, elle m’a adressé un baiser mouillé, soufflé au bout de ses doigts, bien plus suave qu’un coulis de fraise…
Oui, à la rentrée, Duchmol aura sa statue en stupre et, Dugland, des gants sur mesure, au goût de framboise, de chez Durex…
Pascal