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atelier d'écriture en ligne

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Miquette. Pascal

 

Récemment, des anciens de la Marine ont fait poser une stèle en l’honneur de Miquette, une prostituée fort connue à l’époque à Toulon. La plaque a été installée au coin d’un bar entre l’entrée de l’arsenal et ce fameux quartier, aujourd’hui devenu complètement anonyme.

 

Bien sûr que je l’ai connue, la Miquette !...

Elle officiait dans le petit Chicago, le quartier chaud d’alors, où les équipages des bateaux et des écoles déambulaient pendant la nuit et les trop courtes permissions. Tous les marins en piste, qui ont croisé dans la basse ville, l’ont forcément rencontrée !...

 

Elle avait le dos voûté et le sourire fatigué. Il n’y avait que sa robe qui était jeune et nous, on lui disait poliment : « Madame ». Elle se baladait sur les trottoirs avec son sac à main blanc qu’elle tenait comme un coffre-fort inviolable. Arpenteuse, du Quai Stalingrad jusqu’à la Place de la Darse, c’était son cheminement habituel. Tantôt orange, blanche ou jaune, elle se réchauffait sous les réverbères quand elle se frottait aux frimas de l’hiver.

 

Elle avait toujours un mot sympa pour celui qui l’abordait même sans conclure son marché. Ha, elle en a touché des pompons !... Douze nœuds à l’heure, les jours de sortie des écoles des apprentis mécaniciens, c’était sa vitesse de croisière ! La passe ? C’était trente balles et beaucoup moins cher quand elle faisait un prix de groupe à une chambrée !...

 

L’était usée, la Miquette. Si elle avait mesuré tous les coups de bite, tous les allers et  retours des éjaculateurs précoces qu’elle a reçus, elle aurait fait plusieurs fois le tour du monde avec la distance. Si elle avait collecté tous les épanchements heureux des jeunes matafs en mal d’amour, elle aurait pu remplir un océan ; si elle avait compté les pucelages de tous les marins qui sont passés entre ses cuisses, il aurait fallu rajouter des zéros à l’infini…  

 

Elle était dans tous les coups de vent, toutes les tempêtes, toujours fidèle au poste. Parfois, elle s’autorisait un moment de repos et elle allait boire un coup au Bar Victor. Je me souviens de sa longue cigarette qu’elle faisait durer pour retarder l’échéance du trottoir. Nous, petits poussins dépaysés, on la cherchait, on la reconnaissait de loin. A sa manière, elle était un peu de notre famille et elle nous vendait son amour en nous abritant entre ses ailes…

 

Miquette, la « dépuceleuse » d’arpètes. Ha, elle en a usé des talons et des semelles, des savonnettes et des marches d’escalier, pendant son ascension professionnelle. Combien  de merdeux a-t-elle déniaisés dans sa petite chambre sans soleil ? Combien de fois a-t-elle écarté ses compas pour apprendre à tailler tous ses petits pioupious crayons ?... Combien d’encouragements hypocrites leur a-t-elle criés, chantés ou murmurés pour les lancer sereinement dans leur vie d’homme ? J’en connais même qui sont allés se faire dépuceler plusieurs fois avec elle !... Prostituée, c’était beaucoup plus qu’un métier, c’était un sacerdoce, une mission d’utilité publique, au milieu de tous ces gamins en apprentissage de leur vigueur.

 

Elle avait le visage fripé, la péripatéticienne amirale…

 

Moi, elle me faisait plus peur qu’autre chose ; j’aurais eu mauvaise conscience de m’allonger sur cette dame âgée. Je me serais trimbalé des tonnes de souvenirs incorrects avec des visions de cauchemars indélébiles.

Je laissais toujours passer les autres avant moi et quand on repartait en rigolant dans les rues mal éclairées, je faisais semblant de refermer ma braguette en sifflotant ma performance.

Moi, j’avais toujours peur qu’un mauvais coup de vent ne la renverse ou qu’une voiture ne l’emporte et, si elle traînait encore sur les trottoirs glissants, c’était plus pour nous que pour elle : elle nous surveillait. Mais si nombre d’entre nous montaient avec elle, c’était autant par pitié que par besoin d’affection. Enfin, c’est ce que je me disais pour arranger ma moralité pucelle.

 

Elle avait tout connu, notre Miquette. Les insultes des passants honnêtes, les gifles des agressifs, les sales coups des mauvais payeurs, les traquenards infâmes des autres arpenteuses, les passages à tabac des macs, les maladies brûlantes, les coups de bouteille des soûlots, l’imagination des vicieux, les rafles des flics, les pluies d’hiver, le mistral perforant etc, etc… Aussi, pour masquer tous ces outrages indélicats de basse ville, elle poussait fort sur le maquillage, notre tapineuse émérite. Quand elle souriait, son rouge à lèvres agrandissait sa bouche comme ces grosses têtes de carnaval nordiste. Quand elle baissait les yeux, le noir de ses paupières avançait la nuit et son visage fatigué était comme une pleine lune blanchâtre. Son parfum enivrant contrariait les relents des égouts de la darse mais elle gardait son stationnement, plus sérieuse, plus attentionnée et déterminée qu’une sentinelle d’armurerie.

 

Miquette, la reine de la quéquette. Elle aurait quatre-vingt dix ans et des brouettes, notre Mélusine, à cette heure de célébration tardive. Pour services rendus à la nation reproductrice, on devrait lui  ériger une statue inaltérable de grande vertu. Aujourd’hui, si on a oublié le nom du maire de Toulon, du pacha de son bateau ou de la fiancée du moment, dans ces années soixante, soixante-dix, tous les marins vivants et reconnaissants se rappellent en choeur de notre inébranlable Miquette…

 

Aujourd’hui, j’en connais qui l’embrasseraient d’un réel Amour de souvenance. Ils la prendraient dans leurs bras en la soulevant d’une affection infinie. Elle en perdrait sa respiration tant ils seraient heureux de vivre cette intense communion. Ils rempliraient son petit sac avec plein de billets de remerciements ; ils auraient des attentions de douceur et de grande pudeur en revivant le passé dans ses yeux bleus fanés. Je crois bien qu’ils pleureraient tous des larmes de bonheur, dans ses petits bras, comme autant de pièces d’or, et elle les consolerait encore avec une poignée de mots gentils, de ceux qu’on entend qu’une seule fois dans une vie.

 

Comme elle a dû arriver au Ciel, elle n’est ni à la gauche, ni à la droite de notre Seigneur. Je suis sûr qu’elle est entre ses genoux en train de lui pratiquer une gâterie digne de l’Hôtel du… Paradis…

 

Toulon, son port, sa rade et sa Miquette.

 

 

Pascal.

 

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A
Vu ce qu'il se passe dans le monde, le seigneur a besoin d'un peu de réconfort que lui apporte généreusement Miquette :)
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J
J'aime: cru et saignant, savoureux et tendre à la fois.<br /> Belle tranche...de vie.<br /> (je me suis permis d'en tirer partie)<br /> Merci
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V
Le paradis à trente balles, ça doit laisser un arrière-goût d'inachevé !
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P
Pas si haut !... Le septième ciel seulement...
M
Grand sourire.. <br /> pour le commentaire de Jill aussi.. !
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J
Ah sourire au final... Dieu est un marin comme les autres, ma foi, lui dire repose en paix à Miquette serait mission impossible, le métier jusque dans l'au-delà.... Clin d'oeil de jill
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