atelier d'écriture en ligne
Je me souviens des conseils de mon grand-père ; quand j’étais gamin, il m’emmenait à la chasse avec lui. C’était une sacrée gâchette et un pisteur hors pair. Il m’a légué l’Amour impérissable de la Nature et… son vieux fusil…
Je me suis appliqué sur ce coup là !... L’était à moins de trois mètres, mon gros lièvre !... Pour un peu, il me passait entre les jambes !... Immanquable !... C’est mon trophée du jour, ma célébrité personnelle, ma gloire éphémère…
Quand les jeunes excités, les Nemrod de l’année et autres viandards patentés, vont du côté de Piedmelion, en laissant courir leurs clébards en folie, il passe toujours par là, mon gibier préféré. Il traverse la châtaigneraie et il dévale la colline, pire que s’il avait un Goupil assidu aux fesses !... Aux labours précoces, dans le champ d’Etienne, il prend toujours le troisième sillon et il fonce en ligne droite !...
Comme à son habitude, l’est passé derrière chez le Séraphin, le Panpan ; c’est plus calme depuis que son vieux chien de chasse est mort. Il prend le temps de s’admirer dans la mare comme pour remettre son pelage dans la brillance hâlée de l’automne. Il se frotte les oreilles doucement mais il reste aux aguets, le capucin !...
Ha, il était trop beau dans ma ligne de mire !... Un vrai soleil !... Plus facile à tirer que les pipes alignées de la fête foraine !... A force de l’étudier, je connais toutes ses stratégies, tous ses passages, toutes ses feintes, toutes ses manœuvres de traqué !... Je le comprends et je l’anticipe…
L’est astucieux, l’artiste !... Tellement il est vif et prudent, tellement il est facétieux et imprévisible, on peut le perdre facilement à la fin d’un champ ou à l’orée d’une forêt !... S’il fait sec, il prend le chemin du ruisseau du Chalon ; si l’aube est à la rosée, il va passer par les abricotiers du Marcel. Quand ils sont en fleurs, il renifle même les pétales qui tombent devant son nez !... C’est un romantique, mon bossu !... S’il pleut, il reste gîté dans le champ d’Etienne ; il rentre la tête entre les épaules et il ressemble alors à une motte de terre tassée dans un sillon et pas un chien n’est capable de prendre sa trace. Quand il neige, il est introuvable et, ces jours-là, je ne vais pas à la chasse !... Au vent du Nord, il longe la prairie du Nénesse, je le vois passer devant ma fenêtre !... Oui, jusqu’au quartier du Bois de la Feuille !...
Il est si malin qu’il pourrait se cacher dans le chapeau d’un prestidigitateur ou monter dans le bus des écoliers de sept heures !... Selon le moment de la journée, il modifie ses trajets et ses cachettes !... Il se sert des ombres pour se déplacer et du soleil pour mystifier la sienne… Pour voir plus loin, il se dresse sur ses pattes de derrière, il sait tout du village et de ses habitudes de clocher !... Ce coquin, il se roule dans le thym, il se griffe dans le romarin, il grignote des feuilles de laurier pour masquer son odeur !...
Il change ses costumes, il est brun, roux, fauve ou crème foncé selon l’avancée de la saison… C’est un vrai malicieux, mon Panpan…
A la croisée des chemins de la ferme d’Anselme et de celle de la vieille Marie, il fait toujours une halte panorama. C’est là qu’il décide de sa route… S’il y en a une qui aimerait le bouffer, c’est bien Marie qui voudrait le jeter dans sa marmite !... Pâté, râble ou civet, c’est égal, c’est régal !... Elle est toujours en train de réclamer une part de gibier aux chasseurs en échange du passage dans son champ de luzerne…
A moitié essoufflé, à moitié joueur, il attend la meute pour repartir à travers champs. Il se pose sur son cul et se frotte les oreilles pour mieux écouter les bruits de la campagne. Il tape des pattes pour aiguiser ses muscles… Faut dire que ça jappe fort, là-haut !... Les chiens se battent même entre eux pour retrouver sa piste !... Ils sentent son pied mais ils sont trop énervés pour se lancer à sa poursuite. Ils tournent en rond, affolés par cette odeur sauvage qui enivre leurs sens…
Mais là, il est toujours trop loin pour que je le tire, je suis patient… Je me sens trop vieux pour toutes ces courses dans les sous-bois, ces traques de petit matin et ces pluies fines d’automne. Aussi, à la frénésie du coup de fusil d’une fine gâchette, je préfère attendre mon gibier dans ses passages les plus fréquentés…
Puis il file, avec des bons extraordinaires, à travers le fameux carré de luzerne à l’abandon des moissons. Il frôle la stèle et il s’arrête toujours à la croix de Saint Baudille. L’est peut-être croyant, mon bestiau, il fait une prière de léporidés au Pays des lièvres poursuivis…
Contre un jeune chêne, je me suis appuyé et je suis resté à l’affût. J’ai jeté mon mégot, celui qui me brûle toujours les lèvres, j’ai mis ma casquette à l’envers et je me suis dit : mon vieil Emile, aujourd’hui, il est pour toi, le capucin. Il va forcément passer dans ta ligne de mire, c’est ton succès du jour, à toi les deux oreilles et la queue…
Ponctuel comme le clocher du village, il est arrivé entre les jeunets, mon Panpan, tout jaune du pollen qu’il avait soulevé pendant sa course. On s’est retrouvés nez à nez tous les deux… L’hallali… Il a penché la tête pour mieux me… dévisager. Son gros œil noir attendait sa sentence… Derrière, les chiens gueulaient en reniflant sa piste fraîche… J’ai tiré. Pan !... Pan !... Toujours deux coups pour ajuster le travail… Oui… Panpan…
Ce capucin ?... Cela fait au moins trente fois que je le tue depuis l’ouverture de la chasse !... Je le manque toujours !... On se connaît bien, lui et moi ; c’est pour cela, qu’à chaque fois, il me donne un coup de tête presque affectueux le long de la jambe quand il s’enfuit !... La prochaine fois, j’essaierai de l’apprivoiser !... Je tire avec la voix, c’est pour les souvenirs !... Panpan !...
Le tableau ?... C’est celui de mon grand-père, accroché au salon. Son fusil ?... Je ne m’en suis jamais servi…
Pascal.