- le repas est prêt mémé ? Je meurs de faim après cette matinée au grand air. Mais que fais-tu donc dans le fauteuil, je t'avais demandé des crêpes au sucre !
- c'est ton robot qui s' en occupe, pépé. Tiens au fait tu as oublié ta canne à pêche dans le garage. Et le patron du bar a rappelé aussi, tu as oublié ta monnaie sur le comptoir.
- (Grrrr !) Mémé ! je t' ai dit combien de fois que Robobip est mon assistant pour le jardinage et le bricolage. T' as fait des crêpes ?
- ben non, pépé, je voulais des galettes de sarrasin alors je crois bien que Robobip a fait des nems à la farine de riz.
- (re-soupir ...) Qu' est-ce que tu lis d'abord, mémé, tu devrais être dans la cuisine à le surveiller au moins !
- "Les robots" de Isaac Isamov
- quoi ! ces vieilleries ! mémé, c' est complètement dépassé ! Et comment tu sais que je suis passé chez Léo d'abord. Je t'avais interdit de répondre au téléphone quand je ne suis pas là.
- hé oui pépé, c'est Robobip qui a décroché ...
Jeanne
Tas de ferraille
Et caetera !
Tu as beau être technique
Utile et précis
Je ne t'aime pas !
Que me reproches-tu ?
Et impertinente de surcroît !
Tu n'es qu'une machine
Alors, tais-toi
sinon... je te retire ton programme...
Que fais-tu de la Convention Internationale des Droits des Robots ?
On n'apprend pas l'amour aux tas de ferraille !
On n'apprend pas l'amour...
Christiane
Un jour, tu m’as réclamé le robot pour éplucher les légumes ; un autre, c’était la centrifugeuse pour tes jus de fruits ; un autre encore, tu as voulu un ouvre-boîte électrique pour l’accrocher au mur et ajouter à la décoration de l’endroit.
Le micro-ondes dernière technologie a vite trouvé sa place dans la cuisine. Bien en place sur le lave-vaisselle, il trônait comme une victoire devant le four à induction.
La cafetière, le batteur, le couteau, la friteuse, le grille-pain, le mixeur, le pétrin, le hachoir, le cuiseur à œufs sont venus naturellement s’immiscer dans le paysage.
Même si tu t’en servais rarement, tu avais le plaisir de commander tout cet outillage avec les petits boutons de leur fonctionnement. Tu les mettais en marche pour le simple plaisir de les écouter ronronner. Les murs débordaient de rallonges électriques ; c’était une forêt de fils comme des racines cherchant la lumière des prises. J’ai dû faire augmenter le contrat de EDF car les plombs sautaient tout le temps.
Puis sont venus s’ajouter la marmite à fondue chinoise, le service à raclette, la crêpière, la sorbetière, le gaufrier, la yaourtière, dans les derniers recoins du plan de travail. Les placards sont devenus une véritable bibliothèque avec toutes les notices, les modes d’emploi de tous ces matériels. T’as même jeté tes livres de cuisine pour faire de la place.
Ha oui : le chauffe-assiettes ! Tu voulais un chauffe-assiettes pour épater tes invités !... Il a fallu changer tout le couvert du service en porcelaine de ma mère car elles explosaient dans la vapeur !...
Tu m’as fait acheter un four électrique à Kebab parce qu’on avait des amis turcs, une machine à pâtes parce qu’on avait d’autres amis italiens, une plancha pour gâter ta copine espagnole et une machine à hot-dog à cause de ces cons d’américains qui habitaient dans notre immeuble !... Et la machine à saucisses ! T’as failli découper notre Mirza pour étalonner ton appareil !... En acier inoxydable, garantie cinquante ans, et je n’ai même pas fini de payer le crédit !... Tu l’as délaissée aussi vite pour te jeter sur la machine à emballage sous vide !...
C’était devenu ta marotte !... Pendant un moment, c’est elle qui avait toutes les faveurs de tes occupations de cuisinière. C’était une usine, cette baraque, et on a acheté un congélateur plus grand pour stoker tous tes débordements hystériques. Tu allais d’innovation en innovation ; jamais je ne te contrariais, jamais je ne te critiquais et tu satisfaisais tes délires culinaires avec d’autres impressionnantes recettes…
Le trancheur à pain !... Ha, je l’oubliais, celui-là !... Il démarrait tout seul quand j’ouvrais la porte du frigo ! Le tapis roulant ne s’arrêtait jamais !... Le moulin à café s’emballait sans grain et, toi, tu chassais les miettes avec ton sèche-cheveux à la mode comme si tu piégeais des invisibles toiles d’araignée !...
Quand j’ai retrouvé le collier du chien dans un emballage sous vide, j’ai définitivement caché l’autocuiseur à vapeur. Oui, j’ai aussi jeté tous les sacs du congélateur, ceux avec marqués dessus : Mirza…
La cuisine a complètement cramé à cause d’un court-circuit ou d’une surchauffe dans la friteuse. C’est à cause du fer à repasser que tu as laissé tremper dedans ou du mixeur découpé dans le tranchoir. Enfin, c’est l’expert qui l’a dit, sans réelle certitude… Ou alors, il va conclure à une défaillance du système à induction dans le toasteur ou du ventilateur dans le fumoir à poissons !... Tu verras : ils rembourseront tout !...
Tu vois, c’est quand j’ai découvert le couteau électrique sous ton oreiller que j’ai prévenu les pompiers. Tu m’as dit en rigolant que tu pouvais découper un gigot dans le noir mais j’avais peur que tu te blesses… (en fait, j’avais compris : nigaud…)
Mais non, ma chérie, le docteur est confiant. Les petits points rouges et verts que tu as au fond des yeux sont seulement les voyants on et off de tes appareils de cuisine en veilleuse ; ça va passer. Mais oui, tes tremblements convulsifs vont bientôt se calmer, c’est marqué sur la notice non… c’est à cause de l’appareil à fabriquer la semoule… Quelle idée aussi de vouloir calibrer toutes les graines du couscous !... C’est ça, tu voulais encore surprendre nos voisins marocains ?!...
Tiens, regarde, je t’ai apporté le presse-agrumes pour t’occuper. Le docteur a dit que, demain, tu pourras le mettre en route si tu prends bien tes cachets. La prochaine fois, je t’apporterai des oranges et puis, je te parlerai de l’essoreuse à salade électrique, du fendeur à sandwichs, du fouet de cuisine, oui, celui à trois vitesses, de l’éminceur à géométrie variable, de l’écumoire à trous réglables, du moule à ravioles, des mandolines super pro : paraît qu’il y en a de nouvelles !... Tu verras, ce sera tout comme avant !...
Quand tu rentreras, ma chérie, je t’ai préparé une surprise !... Il t’attend dans la cuisine !... C’est le robot : le PR2 ! Celui dont tu as toujours rêvé !...
Pour l’instant, il prépare des crêpes ! Si tu voyais comme il les fait sauter en l’air, on dirait des photos de la lune en recto-verso !... Un vrai petit chef !... Tu vas l’adorer avec ses grands yeux bleus !... Tu lui commanderas toutes les recettes que tu veux !... Mais oui, tu pourras lui attacher un tablier autour du cou ! Il peut faire la vaisselle, la conversation et sortir le chien !... Oui, on a retrouvé notre Mirza !... Elle était cachée chez les voisins, elle ne voulait plus manger tes préparations de laboratoire !... Oui, toutes celles que tu laissais dans le congélateur avec son nom marqué dessus !... Moi, je croyais… je croyais que tu l’avais…
Allez, guéris vite, on va faire un sacré ménage… à trois…à quatre… avec notre Mirza…
Pascal.