Vous semblez intéressé par le tableau au-dessus de la cheminée.
La maison est à vendre, mais pas le tableau. Il fait partie de ma famille.
Il s'agit de mon arrière-grand-père Ildefonse, entouré de ses enfants, peint par le célèbre Nils Dardel lui-même. Il est probable,
d'ailleurs, que le tableau vaille plus que la maison.
Ma grand-mère Corinne, la petite fille que vous voyez à sa droite, a toujours déploré que Dardel n'ait pas représenté la montre à
gousset qui ne le quittait jamais : cela fait selon elle comme un vide sur sa poitrine.
Savez-vous ce que Vialatte disait des pères ? Le nombre des pères, déplorait-il, est en diminution constante.
Il est difficile en effet d'appeler pères, comme le font les enfants d'aujourd'hui, ces hommes sans barbe et sans bretelles, qui n'ont pas de ventre et ne réclament plus de leurs fils le
respect de leurs ridicules.
Ildefonse est l'archétype du père noble, ne trouvez-vous pas ? Là il est impérial, en pleine réussite sociale, ainsi qu'en témoigne
un léger embonpoint, suffisant pour témoigner de sa prospérité, mais point trop, pour n’être pas soupçonné de goinfrerie.
En arrière-plan, le peintre rend hommage à l'œuvre d'Ildefonse, un brin utopiste, qui avait bâti des maisonnettes pour les ouvriers
de la papeterie ajoutée quelques années plus tôt à la scierie léguée par son père.
Selon Corinne, Henriette, mon arrière-grand-mère (une petite femme triste et gémissante, de qui on n'aurait jamais attendu tant
d'ardeur procréatrice), avait refusé de figurer sur le tableau.
A l'époque, ils habitaient le grand manoir que vous avez peut être vu au bout du parc, et qui est maintenant un centre pour jeunes en
rupture de ban.
Cette maison où nous sommes était alors la maison du garde-chasse.
Le déclin de la prospérité familiale, amorcé avec l'incompétence de mon grand oncle Charles, que vous voyez à droite du tableau,
(l'ainé de la fratrie était plus porté sur la vie parisienne que passionné par le développement du papier d'art), et les conflits entre ses frères, a été achevé sous les coups successifs du front
populaire, de la guerre, et même d'une montée d'une conscience écologique avant l'heure, puisque les rejets dans la Dolance avaient fait crever tous les poissons.
Rien ne permet de deviner sur son visage digne et placide le passé agité d'Ildefonse.
Au désespoir de son père, dont il était le fils unique, épris d'idéal, ("exalté", disait ma grand-mère, qui n'avait pas sa langue
dans sa poche) il avait décidé d'entrer au séminaire. Il y resta 3 ans, bien décidé à devenir missionnaire. Mais le destin veillait, ou le diable, allez savoir, en la personne de Ninon, la fille
du garde champêtre, que la légende familiale décrit comme une somptueuse ravageuse, qui fit plus tard une carrière artistique au cabaret de la sous-préfecture sous le nom de Ninon de
l'Enclot.
Quoiqu'il en soit, la vocation d'Ildefonse ne survécut pas à l'opprobre, et, peu porté sur les pénitences moyenâgeuses qui lui
eussent permis de rentrer en grâce, il revint à la scierie.
Il tomba amoureux, pour de bon, de Camille, la fille cadette du redoutable et fort désargenté Comte Des Grisons dont le manoir était
alors en piteux état.
Vous n'allez pas le croire, et pourtant l'histoire est absolument véridique* : Ildefonse, ganté beurre frais, vint timidement lui
demander la main de sa fille. Le Comte était pratiquement sourd, mais pour lui, il allait de soi qu'on mariait ses filles dans l'ordre, il accorda donc sans barguigner la main d'Henriette à
Ildefonse, avec ses dettes en dot. Ildefonse désespéré, mais terrifié, n'osa pas rectifier l'erreur fatale, et épousa donc Henriette, mon arrière-grand-mère.
Pourtant l'histoire finit bien : il hérita du manoir qu'il fit restaurer somptueusement, et où il vécut en toute harmonie, non
seulement avec Henriette, sa triste épouse, mais aussi l'accorte Camille, puisque les sœurs ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et que la cadette n'avait pas de dot. Cela se faisait beaucoup à
cette époque où le mot "famille" était encore sacré.
Mais je vois que vous vous impatientez, pardonnez-moi, je suis un bavard impénitent, voulez-vous visiter l'étage ?
*histoire vraie
Emma
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